Sous le soleil exactement

Le 13 décembre 2018, par Pierre Naquin

Encore une grande année pour Art Basel Miami Beach. Tous les acteurs de l’art contemporain des Amériques s’étaient donné rendez-vous face à l’Atlantique, pour une dix-septième édition dans un Convention Center enfin entièrement rénové. Un cru exceptionnel.

Stand Annely Juda Fine Art. Art Basel Miami Beach.
© Art Basel

La peinture était encore fraîche sur les murs du Miami Beach Convention Center (MBCC). Alors que l’édition 2017 était résolument tournée vers la mer, avec l’ouverture de l’aile ouest 2018 regardait vers la ville et la petite sœur, Design Miami. Pour une raison inexpliquée, l’équipe de Philipp Kaiser faisait l’impasse sur les œuvres en extérieur, traditionnellement installées dans le parc voisin du Bass, préférant investir le nouveau Grand Ballroom du MBCC avec une performance d’Abraham Cruzvillegas, aussi grandiloquente qu’oubliable. Autant le dire tout de suite, 90 % des galeries sont très satisfaites de cette édition. Alors que le nombre de visiteurs était stable (83 000), «les efforts faits par l’organisation pour améliorer la scénographie, la circulation et la restauration ont porté leurs fruits», indique James Cohan. «La fréquentation était top. Nous avons eu beaucoup de passage, non seulement pendant le vernissage mais tous les autres jours de la foire», indique Barbara Tavares, de Bergamin & Gomide. John Berggruen était lui très heureux d’être «entouré d’amis exposants. L’énergie était bonne. Ça faisait plaisir de se revoir». Il vendait deux pièces importantes et en réservait une troisième. Javier Peres bénéficiait du solo show de son artiste Manuel Solano, à l’Institut d’art contemporain : «Nous avons pu confirmer deux expositions à venir avec des musées, ainsi que plusieurs ventes à des institutions.» Dick Solomon, de Pace Prints, se félicitait de la fin de la «ségrégation» des éditeurs vis-à-vis des galeries : «Cette année, tous les exposants étaient mélangés, ce qui s’est révélé très positif pour nous. J’ai aussi été ravi de rencontrer un public plus jeune, curieux et déjà merveilleusement bien informé.» Il a entièrement placé l’édition de Kaws qu’il présentait et aurait «pu en vendre cinquante de plus». De son côté, Lorenzo Fiaschi (galerie Continua) indique : «Le marché sud-américain se développe très fort. Nous avons rencontré de nombreux collectionneurs brésiliens, colombiens et péruviens. Nous avons cédé beaucoup d’œuvres de nos artistes cubains, mais aussi des pièces de Michelangelo Pistoletto, Anish Kapoor, Daniel Buren, Nari Ward et Pascale Marthine Tayou de 10 000 € à 1,4 M€ !» Cependant, Andree Sfeir-Semler  qui vendait des pièces de Walid Raad, Rayyane Tabet et Etel Adnan  trouvait au contraire que «la foire était plutôt calme, très peu d’Européens étaient au rendez-vous et nous n’avons pas rencontré beaucoup de représentants des musées. C’était une édition difficile pour nous». Brent Sikkema (Sikkema Jenkis & Co.) s’inquiétait au début de «l’absence de cette fameuse “ruée” des acheteurs. Mais les ventes se sont faites au fur et à mesure de la semaine et, pour être honnête, c’est probablement mieux comme cela. Cela nous permet de passer plus de temps avec les collectionneurs, qui vont du coup davantage dans les détails».
Carton plein
Côté chiffres, Sprüth Magers nous confie avoir vendu Light Shade 7 (2018) de Bridget Riley pour 600 000 £, White Space (2010) de Kara Walker pour 95 000 $, Citron (2001-2018) de Louise Lawler pour 65 000 $, Woven Grid as Warp and Weft d’Analia Saban pour 50 000 $, ainsi qu’une huile sur toile de Thomas Scheibitz pour 140 000 €. Un succès très féminin ! Sur le stand König, Sarah Miltenberger se montrait très enthousiaste : elle a vendu le grand Anselm Reyle 96 000 €, une installation de Kathryn Andrews est partie à 100 000 $ et une peinture de Michael Sailstorfer (Tears) à 5 800 €. Le galeriste Sean Kelly vendait une quarantaine (!) de pièces, dont le majestueux Antony Gormley au milieu du stand, Set IV (2018), plusieurs Sam Moyer, des Kehinde Wiley et, à 22 000 €, une magnifique photo de Julian Charrière : «Pour les seize éditions auxquelles nous avons participé, c’est chaque année notre meilleure foire.» Même son de cloche chez Christophe Van de Weghe, qui participe depuis la toute première édition : «C’est tout simplement ma meilleure foire ici. J’ai réussi à vendre une peinture pour plus de 10 M$, ce qui est très difficile sur n’importe quel salon.» Thaddaeus Ropac enregistrait quant à lui 1,2 M$ pour Reflector (1982) de James Rosenquist, presque 500 000 € pour Di Umano 83-4 (1983) par Emilio Vedova, 600 000 $ pour Robert Longo, tandis que Dean (2018) de Daniel Richter atteignait 185 000 € et une peinture de 2018 de Baselitz, 950 000 €. Sur son stand situé à l’entrée, Eva Presenhuber plaçait des œuvres de Doug Aitken, Jean-Marie Appriou, Mattias Faldbakken, Shara Hughes, Adam Pendleton, Ugo Rondinone, Steven Shearer, Oscar Tuazon et Franz West. Shinji Nanzuka faisait un sold out dès le premier jour, avec des œuvres entre 7 000 et 40 000 $ : « pour être honnête, je n’étais pas sûr que ma présentation d’Haroshi intéresserait le public de Miami… Je n’aurais pas pu être plus dans le faux !» Quant à Adam Lindemann (Venus Over Manhattan), il s’exclamait : «Nous avons tout vendu ! Ça ne nous était encore jamais arrivé.»
Les femmes et l’art afro-américain à l’honneur
Pour Victor Gisler (Mai 36), «Art Basel Miami Beach est aujourd’hui le visage de l’industrie de l’art en occident. Miami étant la capitale de l’Amérique latine, ABMB rayonne sur les deux Amériques. L’achat d’artistes à la mode sur le stand des galeries courues semble être toujours d’actualité. Les exposants qui souffrent aujourd’hui sont les moyennes et petites enseignes non-américaines». Mary-Anne Martin, qui faisait partie des premiers comités de sélection, ajoute : «Il me semble qu’il y a beaucoup d’argent qui circule en ce moment. En ces temps d’incertitude politique et économique, beaucoup préfèrent acheter de l’art plutôt que d’investir dans les marchés financiers. Mais ma vision est peut-être biaisée par le fait que je ne suis présente que sur le second marché.» «Ce qui fonctionne  et à juste titre  en ce moment aux États-Unis, c’est la redécouverte des femmes artistes de ces vingt dernières années et la nouvelle tradition de peinture afro-américaine. Hors de cela, le marché reste conservateur et très tourné vers la peinture», explique Maria Bernheim, qui vendait toutes les œuvres d’Ebecho Muslimova exclusivement à des musées américains. Kavi Gupta confirme : «Nous avons été immensément touchés par la reconnaissance dont le mouvement Africobra a joui cette semaine, que ce soit au North Miami MoCA ou sur la foire.» White Cube bénéficiait également de l’écho qu’a eu la vente de Sotheby’s (RED), pour laquelle son artiste, Theaster Gates, avait donné une œuvre. «Nous avons vendu tous nos artistes, mais nous sommes particulièrement fiers de l’engouement pour Theaster Gates avec l’approche de son exposition au palais de Tokyo», précise Sharis Alexandrian, directeur de la galerie anglaise. Dans un esprit similaire, Cheim & Read vendait d’ailleurs une pièce de Louise Bourgeois à un musée européen… en plus d’œuvres de Lynda Benglis, Ron Gorchov, Jonathan Lasker, Jack Pierson et Sean Scully. Alors que 2018 restera comme une année compliquée pour le marché de l’art, avec peu d’espoir laissé aux acteurs de taille moyenne, Art Basel Miami Beach est un peu l’événement qui vient redonner le sourire avant les fêtes. La marque suisse reste imperméable aux âpretés du marché, et c’est tant mieux.

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