Sous le prisme coloré de Cross

Le 17 novembre 2016, par Philippe Dufour

Parmi un ensemble de toiles proposé au Havre, ce paysage lumineux et divisionniste d’Henri-Edmond Cross rappelle le rôle de précurseur joué par ce peintre dans l’aventure de l’art moderne.

Henri-Edmond Cross (1856-1910), Bateaux aux abords de rochers varois, huile sur toile, signée en bas à droite, 46 x 55 cm.
Estimation : 100 000/150 000 €

Un vrai paysage de la côte varoise, avec ses écueils aux teintes rosées, ses pins sombres, ses barques de pêcheurs, sa ligne d’horizon montagneuse et ce ciel si léger... Oui, mais transfiguré, dans les années 1890, par le pinceau d’un maître du néo-impressionnisme : Henri-Edmond Cross. Comme tant d’autres artistes, il vient de succomber à la beauté du littoral provençal, alors dans toute sa pureté originelle. Le sud méditerranéen n’est certes pas un inconnu pour ce «nordiste» né à Douai, qui en 1883 parcourait déjà les Alpes-Maritimes. Mais, pour soigner d’épuisantes crises de rhumatisme, il décide de s’y installer définitivement, en 1892. Il élit alors domicile à Cabasson, près de Cavalaire ; sur ses conseils amicaux, le rejoindra bientôt Paul Signac, parti de Bénodet à bord de son cotre L’Olympia, en quête lui aussi d’ambiances colorées baignées d’une lumière inédite. Puis, Cross déménage à Saint-Clair près du Lavandou, et s’y fait construire une maison. Signac, désormais installé à Saint-Tropez, et lui seront les pionniers de ce grand «atelier du Midi», qui comptera plus tard Théo van Rysselberghe, Charles Camoin ou encore Henri Manguin... Pour l’heure, Henri-Edmond Cross demeure le gardien de la doctrine pointilliste élaborée par Georges Seurat, le fondateur du néo-impressionnisme. Paradoxalement, c’est au moment de la disparition de celui-ci, en 1891, que le peintre adopte sa doctrine révolutionnaire – décision d’autant plus étonnante qu’il le côtoyait depuis 1884 au sein d’un groupe qui exposait au Salon des indépendants, dont il était aussi l’un des fondateurs. Délaissant soudain l’esthétique impressionniste, Cross se met à juxtaposer de petites touches pour récréer le volume, à l’exemple, donc, de Seurat. Un processus rigoureux que l’on peut admirer sur l’un de ses premiers chefs-d’œuvre, le portrait, conservé au musée d’Orsay, de Madame Hector France, née Irma Clare et son épouse à partir de 1893.
Touche libérée et maturité picturale
Sous le soleil méridional, la technique quelque peu contraignante s’assouplit, la touche s’affirme et s’allonge ; le tableau prend une apparence quasi «mosaïquée». En analysant de plus près nos Bateaux aux abords de rochers varois, force est de constater la belle ampleur des coups de brosse, plus carrés que ronds, qui permet à l’expert de situer leur période d’exécution après 1895. Avec son complice Signac, Cross a mis au point un second néo-impressionnisme, car à la théorie du mélange optique prônée par le premier mouvement s’ajoute une composante : l’usage exclusif des seules couleurs du prisme, pour obtenir une luminosité décuplée. Afin de mieux traduire ce dernier phénomène, un autre médium s’impose, plus spontané que l’exercice très minutieux de l’huile : « Je me repose de mes toiles par des essais à l’aquarelle et des esquisses en me servant de cette matière», devait écrire le peintre. Une large palette créative donc, qui attirera une nouvelle génération d’artistes : ainsi un certain Henri Matisse passera l’été 1904 à Saint-Tropez, et s’initiera à ses côtés à ce divisionnisme jubilatoire... un an avant d’inventer le fauvisme avec André Derain, dans un autre petit port de la Méditerranée, Collioure.

dimanche 27 novembre 2016 - 14:30 - Live
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Le Havre Enchères
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