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Sous la plume de Lautrec

Le 17 juin 2016, par Caroline Legrand

Une jeunesse créative et rebelle. Un rare ensemble de quatre œuvres signées Toulouse-Lautrec sera bientôt présenté à Toulouse. L’occasion de retrouver les jeunes années d’un artiste en devenir, mais déjà pétri de talent et d’humour.

Sous la plume de Lautrec
Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901) Portrait de Madame M. Natanson, 1898, huile sur carton, 26 x 18 cm (détail).
Estimation : 100 000/150 000 €

Toulouse-Lautrec pourrait être au propre et au figuré l’ovni de la peinture : c’est à cheval sur un porte-fusain qu’il se représente sur la première page de Submersion, voletant autour de quelques-uns des protagonistes de cette folle aventure, narrée au fil de soixante-quinze dessins. Une métaphore pour le moins judicieuse du peintre qui mêla avec plaisir sa vie et son art. La génétique fut pour lui à la fois une tare et une chance : elle l’affubla d’une maladie osseuse qui l’empêcha de grandir, le laissant difforme, et le privant à l’âge de 13 ans de son autre passion, le cheval… mais elle lui permit d’exercer un talent de dessinateur hérité de son père et de son oncle, descendants des comtes de Toulouse. Ses années d’adolescence le voient partager son temps entre les études à Paris, où l’emmène sa mère, alors séparée de son père, et des séjours dans le Sud, à Nice, à Albi ou dans le château familial des Celeyran, dans l’Aude. Doté d’une vive intelligence, mais aussi d’une tendance à la rêverie et à la rébellion, le jeune Henri rate une première fois son baccalauréat, au lycée parisien Condorcet en 1881, mais sera reçu
au rattrapage de l’automne à Toulouse. Il fêtera bientôt ses dix-sept printemps. L’avenir s’ouvre à lui.

Née Misia Godebska à Saint-Pétersbourg dans une famille d’artistes, cette pianiste égérie de nombreux peintres épousa en 1893 Thadée Natanson.

Un écolier distrait
Le talent du chantre de la vie montmartroise était en germe depuis des années, ses cahiers d’écolier étant là pour en témoigner. Daté vers 1879-1880, celui présenté lors de la vente toulousaine du samedi 25 juin présente de nombreux croquis de l’artiste en herbe, encadrant ses leçons de classe. Si certains personnages historiques présents dans ses cours ont pu lui inspirer quelques portraits  à l’image de l’empereur Néron, du politicien Cicéron, du philosophe Socrate ou du héros Ulysse , de nombreux croquis révèlent l’esprit vagabond d’Henri, tels ses très chers chevaux, des chiens ou encore d’étonnants patineurs… Ses parents ont toujours soutenu ses passions, notamment le dessin, en demandant à leur ami René Princeteau de lui donner des leçons, dès ses 8 ans. Le peintre animalier restera tel un mentor, et le poussera par la suite à s’inscrire à l’atelier de Bonnat, puis à celui de Cormon. Plonger dans ce cahier, propriété d’un adolescent d’une quinzaine d’années à l’écriture mal assurée, raturant sans cesse, est sans doute avant tout un moment précieux et touchant. L’artiste en construction, nous le retrouvons deux ans plus tard dans la célèbre série «Submersion», bien connue du grand public. Si elle est référencée dans sa totalité au catalogue raisonné de l’artiste par Marie-Gabrielle Dortu, avec les quatre œuvres présentées dans cette vente, elle a en outre eu les honneurs du Grand Palais à Paris en 1992, où elle fut exposée entre février et juin.

 

Henri de Toulouse-Lautrec,cahier de classe, vers 1879-1880, encre sur papier. Estimation : 100 000/150 000 €
Henri de Toulouse-Lautrec,
cahier de classe, vers 1879-1880, encre sur papier.
Estimation : 100 000/150 000 €

Sus au phylloxéra !
C’est en 1881 que Toulouse-Lautrec dessine ces soixante-quinze croquis, figurant sur quarante-huit feuillets. Le jeune homme de 17 ans séjourne alors chez son oncle, Amédée Tapié de Celeyran, près de Narbonne. Ce dernier est le frère de la mère d’Henri, mais il est également lié par le sang à son père, puisqu’ils sont cousins germains. Il possède un beau vignoble, qui cette année-là est attaqué par le phylloxéra… L’insecte parasite avait proliféré dans tout le sud de la France, s’attaquant aux racines de la vigne, cause d’une mort certaine ! La solution ? Noyer tous les pieds afin d’éradiquer l’envahisseur ! Henri assiste à cette aventure avec excitation et décide de faire un véritable reportage, à la manière d’une bande dessinée telle que la pratique Rodolphe Töpffer, dont il connaît bien les albums. L’opération de sauvetage nécessitera de nombreux moyens, notamment pour amener l’eau de l’Aude, et aura un coût exorbitant, comme en témoigne une feuille montrant Amédée avec une facture composée de nombreux zéros en main. Tous les protagonistes sont représentés sur le frontispice de la série (reproduit ci-dessus), placés autour de la machine à irrigation, semblable à un appareil médicinal de lavement. Ainsi, le «bailleur de fonds» est son oncle, l’«hydraulique roi de l’inondation», une figure emblématique, tandis que les ingénieurs et ouvriers sont rassemblés sous les appellations génériques de «Mécanique», «Géométrique» et «Maçonnique». Une légère ironie plane sur ce dessin aux termes en «ique» se voulant sérieux… Son oncle est souvent représenté, notamment en véritable chef de bataille, sur une terrasse surplombant ses terres, tout comme la fameuse machine, dont le transport en train fut pour le moins laborieux.

 

Henri de Toulouse-Lautrec, «Submersion», série de 75 dessins à l’encre sur papier datés de 1881, en 48 feuillets (frontispice ci-dessus et détail page
Henri de Toulouse-Lautrec, «Submersion», série de 75 dessins à l’encre sur papier datés de 1881, en 48 feuillets (frontispice ci-dessus et détail page de droite).
Estimation : 250 000/300 000 €

Un humour coloré
Notre espiègle petit peintre est quant à lui de retour sur la dernière page, avec la joyeuse ronde fêtant la victoire de l’homme sur la bête. Déjà très professionnel, Lautrec a numéroté ses dessins, soucieux de coller à l’actualité et à sa chronologie. L’artiste fait montre d’un grand talent, avec un trait très sûr et synthétique, mais dévoile aussi un caractère porté sur l’humour. Beaucoup de légendes de ces planches sont difficiles à comprendre, car abondent les jeux de mots et des rébus, notamment autour du nom de son oncle («7 l’air rend», par exemple). Cette série provient du partage des héritiers de son cousin, Gabriel Tapié de Celeyran, fils d’Amédée, tout comme une aquarelle de la même année, Homme étendu (sic), estimée 30 000/50 000 €, et ce portrait sur carton de Madame M. Natanson, à 100 000/150 000 €. Née Misia Godebska à Saint-Pétersbourg dans une famille d’artistes, cette pianiste égérie de nombreux peintres épousa en 1893 Thadée Natanson, le fondateur de la célèbre Revue blanche, puis, en 1920, le peintre José Maria Sert. Explosion de couleurs, cette œuvre pleine de force et de sentiment date de la plus recherchée du peintre, vers 1898. Toulouse-Lautrec, dessinateur ou coloriste ? À vous de choisir !

 

   
   


 

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samedi 25 juin 2016 - 15:00 (CEST)
3, boulevard Michelet - 31000 Toulouse
Marc Labarbe
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