Sotheby’s, société de ventes ou institution financière ?

Le 30 juin 2017, par Silke Rochelois

La maison de ventes diversifie ses activités et prête de l’argent à ses clients contre la garantie d’une œuvre d’art. Une activité particulièrement rentable…

Le siège de Sotheby’s à New York.


Sotheby’s est une maison connue de tous. Avec sa concurrente Christie’s, elle a réussi à créer et maintenir un marché de la revente d’art à caractère quasiment duopolistique. De ce fait, ne pourrait-on penser de Sotheby’s qu’elle est à l’abri de tout revers de fortune ? Pourtant, son cœur de métier, celui des ventes aux enchères publiques, ne semble plus satisfaire à ses besoins en rentabilité. La société travaille donc à diversifier ses activités de manière significative. Elle a ainsi développé des compétences dans des domaines tels que celui des services financiers. Peut-on alors parler de Sotheby’s en termes d’institution financière ?
Une stratégie de diversification
En termes de revenus, l’activité principale de Sotheby’s reste celle de ventes aux enchères publiques et de ventes privées. Puis vient celle de ventes suite à des acquisitions faites par la maison de ventes elle-même. Plus inattendue, toutefois, est l’activité arrivant en troisième position : le financement de prêts consentis par Sotheby’s à des tiers. À la quatrième et dernière place, on trouve des activités variées par exemple le conseil en art, les indices d’art et l’expertise en analyse de matériaux , qui ne font que mettre en exergue cette volonté de diversification. Celle-ci relève de la nécessité de faire face à la compétition acharnée des autres maisons de ventes. Mais elle est particulièrement marquée chez Sotheby’s, probablement car la société est cotée à la bourse de New York et doit rendre des comptes à ses actionnaires, contrairement à la plupart de ses concurrentes. De ce fait, «diversification» rime plus encore avec «rentabilité», nécessitant de créer de la valeur par le biais d’opportunités de croissance nouvelles. Les exigences de l’actionnariat de Sotheby’s se sont particulièrement fait sentir lors de l’entrée du fonds spéculatif Third Point dans le capital, en 2013. Sotheby’s concentre depuis ses efforts sur la mise en œuvre d’une stratégie de croissance probante et sur l’optimisation de la répartition de ses capitaux.
Une activité en plein essor
L’activité de prêteur spécialisé, un marché de niche pour la maison de ventes, existe déjà depuis 1988 par le biais de Sotheby’s Financial Services (SFS). Elle a plus récemment fait l’objet d’une forte croissance. En effet, de plus en plus de collectionneurs et d’investisseurs utilisent les prix élevés du marché de l’art comme levier pour emprunter, en donnant en garantie leurs œuvres. Ces prêts permettent ainsi de satisfaire à leurs besoins en liquidités. L’avènement de Third Point dans l’actionnariat de Sotheby’s n’a fait qu’accélérer le processus. De manière plus générale, la connectivité entre ses activités de vente et de financement procure à Sotheby’s un avantage compétitif par rapport à un prêteur spécialisé, dont l’activité n’est autre que celle de consentir des prêts. En 2014, Sotheby’s a mis en place une structure financière spécialement dédiée à son activité de prêts, en plus de son financement interne en fonds propres. Cette structure a permis à SFS de faire croître son portefeuille de prêts clients de 42 % entre 2013 et 2016, dorénavant eux-mêmes financés grâce à un emprunt contracté auprès d’un syndicat international de banques. Les revenus de SFS se montent ainsi à 52,7 M$ en 2016 contre 21,2M$ en 2013. La société a consenti, depuis le début de son activité, des prêts clients pour un montant total de 4 Mrds $. Même s’il reste modeste par rapport à celui des ventes, ce segment d’activité est devenu plus régulièrement profitable à Sotheby’s. SFS offre donc des prêts garantis par des œuvres ou objets d’art dont les clients emprunteurs sont propriétaires. La société consent ainsi : des avances à court terme pour des clients en attente de la vente de leur lot à une prochaine mise aux enchères, et des prêts à terme au profit de clients qui souhaitent simplement emprunter en mettant en garantie leurs œuvres (sans lien avec une future vente de celles-ci par Sotheby’s).
Des objectifs multiples
Ces prêts sont non seulement rentables mais ils ont également un effet bénéfique sur le nombre de ventes effectuées. Et c’est bien la raison pour laquelle la maison de ventes les avait initialement mis en place pour ses clients vendeurs (dans le cadre d’avances court-terme). La question est de savoir si cet objectif reste le but principal à atteindre pour Sotheby’s. En effet, étant donné que les deux tiers des prêts consentis par SFS sont à l’heure actuelle des prêts à terme, tout laisse à penser que son activité de financement suit son propre cours sans lien forcément direct avec son activité de ventes. Qu’il s’agisse des avances court-terme ou des prêts à terme, tous deux permettent bien à Sotheby’s d’accéder à de nouveaux clients et d’en fidéliser d’autres en apportant une diversité de services et d’expertises que peu d’autres compétiteurs sont en mesure d’offrir. Les risques que Sotheby’s prend dans le cadre de son activité de financement sont principalement de trois ordres. En premier lieu, un risque existe quant à la provenance (propriété et authenticité) de l’œuvre d’art. Il est inhérent au bien concerné. Grâce à ses services d’expertise, Sotheby’s se veut en mesure de limiter ce type de menace. Par ailleurs, il se peut que la valorisation de l’œuvre ait été erronée dès le départ ou qu’elle fasse l’objet d’importantes fluctuations pendant la durée du prêt. Ce risque est généralement atténué par le biais d’un mécanisme consistant à prêter au client à hauteur d’environ 50% de la valeur de l’œuvre. Enfin, Sotheby’s doit également faire face au risque de crédit provenant de son client emprunteur, c’est-à-dire au danger que celui-ci soit défaillant. L’importance de ce dernier risque est fonction de qui sera en possession de l’œuvre pendant la durée du prêt (Sotheby’s ou l’emprunteur) et dépendra, plus généralement, de la qualité du client emprunteur. Si cette activité de financement ressemble à celle d’une banque traditionnelle, Sotheby’s n’est pas une banque stricto sensu. Elle n’est pas soumise aux mêmes contraintes réglementaires. Son activité de financement est parallèle à celle pratiquée par le système bancaire classique. De ce fait, bien que SFS ait mis en place un processus de due diligence afin de ne consentir des prêts qu’à des clients «en règle», les vérifications seront moins poussées que celles pratiquées par les banques traditionnelles. Il se peut que Sotheby’s, dans sa logique de diversification, développe plus encore son activité de prêts. Mais il faudra alors que la maison de ventes puisse maintenir un niveau d’endettement raisonnable auprès des banques qui lui prêtent les fonds nécessaires afin d’exercer son activité. De même, l’arrivée au capital, en 2016, de la compagnie d’assurance chinoise Taikang Life Insurance laisse présager d’autres changements stratégiques. Taikang détient actuellement 15 % du capital de Sotheby’s et est ainsi son plus gros actionnaire. La nomination au conseil d’administration d’un membre chinois approuvé par Taikang est signe d’une volonté de l’assureur chinois de jouer un rôle stratégique au sein de la maison de ventes. Le changement plus récent de direction au sein de SFS même pose également la question quant aux développements de l’activité de prêts de Sotheby’s.

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