Sorolla, un peintre espagnol à Paris

Le 23 septembre 2016, par Anne Doridou-Heim

Le parcours mis en scène au musée des impressionnismes de Giverny invite à découvrir ses œuvres baignées de lumière et à étudier ses liens avec le Paris créatif de la fin du XIXe siècle.

Joaquín Sorolla (1863-1923), Clotilde se promenant dans les jardins de la Granja, 1907, huile sur toile, 170 x 100 cm. La Havane, Museo Nacional de Bellas Artes, nv. Nr. 93-144. © La Havane, Museo Nacional de Bellas Artes/Photo David Rodriguez

L’été indien s’installe à Giverny avec les œuvres du grand Sorolla, étrangement peu connu en France alors qu’il est une icône sur sa terre natale et aux États-Unis. Joaquín Sorolla y Bastida naît en 1863 – l’année du Salon des refusés – et son premier séjour à Paris, pour visiter le Salon des artistes français, remonte à 1885. Il y admire les œuvres du peintre naturaliste Jules Bastien-Lepage, rencontre, en parallèle, les tenants de la peinture en plein air et de la liberté de la touche. Il découvre la photographie et les estampes japonaises. Une révélation pour un homme spécialisé dans les portraits et les tableaux de dénonciation sociale, ici illustrés par La Traite des blanches. On y voit une sinistre «Célestine» emmener des jeunes filles de la campagne se prostituer à la ville. Il comprend que la capitale française est le lieu où il pourra lancer sa jeune carrière et revient à partir de 1894 avec des grands formats pour frapper les esprits et montrer sa dextérité picturale. Mission accomplie. Son Retour de la pêche : halage de la barque de 1895 est acheté par l’État français, une consécration ainsi que l’exprime son arrière-petite-fille Blanca Pons-Sorolla : il est le «seul artiste espagnol de sa génération qui s’est fait connaître sur la scène internationale». L’année suivante, c’est une toile irradiant de lumière et d’une grande modernité, Cousant la voile, qu’il présente. Le pari, risqué de prime abord – prendre une voile en sujet principal –, s’avère une réussite. Après avoir été également présentée lors de l’Exposition universelle de Paris de 1900, elle sera acquise lors de celle de Rome, en 1911, par la ville de Venise. Son style, hier en gestation, y explose généreusement. À la manière d’une composition photographique, les rayons de soleil dardent et construisent l’œuvre. En 1899, il va encore plus loin dans la prise de risque avec Triste héritage, peut-être son tableau le plus poignant. Laissons la parole à l’artiste pour le décrire : «Ce triste héritage, c’est mon cauchemar et mes peurs. Il représente un moment où un frère de Saint-Jean-de-Dieu aide de pauvres enfants infirmes à prendre un bain de mer […]. La mer est d’un bleu très foncé, c’est une journée d’août pesante et triste […]. Je l’ai peint comme emporté par la force de ce spectacle. C’était si beau et si triste que j’ai décidé de le représenter, en dépit de tout ce que l’on pourra me dire.»

Joaquín Sorolla, L’Été, 1904, huile sur toile, 149 x 252 cm. La Havane, Museo Nacional de Bellas Artes, inv. Nr. 93-145. © La Havane, Muse
Joaquín Sorolla, L’Été, 1904, huile sur toile, 149 x 252 cm. La Havane, Museo Nacional de Bellas Artes, inv. Nr. 93-145. © La Havane, Museo Nacional de Bellas Artes/Photo David Rodriguez


Les jours heureux
Confirmé dans ses choix de cadrages audacieux et de peinture en pleine lumière, salué par la critique et les officiels, Sorolla se laisse aller à sa joie de créer. Il s’installe sur les rivages de la Méditerranée, cadre de jeux d’enfants. La vitalité est bien le terme qui définit le mieux les toiles de cette période. Après le bain de 1902, Enfants au bord de la mer de 1903, L’Été de 1904, ou encore Le Bateau blanc, Javea de 1905 sont des instantanés de bonheur. Sa touche est vibrante, virtuose, elle s’envole.

Transparence de la méditerranée
La presse aussi, qui voit dans les fillettes avançant sur la plage de L’Été – prêtée par le musée national des Beaux-Arts de Cuba –, la brise gonflant leurs robes légères, une frise moderne rappelant les statues de Niké du Parthénon. Le Bateau blanc, Javea éclate sur les murs, la ligne d’horizon est relevée pour mieux concentrer le regard sur les corps des jeunes garçons. Camille Mauclair (1872-1945), critique d’art, écrit : «Personne n’a jamais à ce point exprimé le tumulte et la transparence de la vague, la plongée des corps nus dans l’eau.» Ces toiles sont toutes destinées à l’exposition que la galerie Georges Petit lui consacre en 1906. Sorolla s’affiche comme le peintre de la mer mais aussi comme portraitiste. Il est heureux avec son épouse Clotilde et leurs trois enfants et cela se sent. Il saisit ces moments de félicité et les transcrit en tableaux de plus petits formats, intimistes et tout en nuances. La Mère, dans une symphonie de blanc, qui fait écho à Whistler, est peint au moment de la naissance d’Elena. L’artiste accompagne sa famille, pinceau à la main, sur les plages de Biarritz et dans les jardins de la Granja à Majorque. Dans les dernières années de sa vie, il se revendique «enfant de Vélasquez», le «premier, le suprême impressionniste», selon lui. Il faut aller à Giverny prendre un peu de la force vivifiante de Sorolla et s’imbiber de lumière avant l’arrivée de l’hiver. Une vraie cure de jouvence !

Musée des impressionnismes,
99, rue Claude-Monet, 27620 Giverny, tél. : 02 32 51 94 65.
Jusqu’au 6 novembre.
www.mdig.fr - Catalogue
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