Sophie Mouquin, ambassadrice des arts décoratifs

Le 04 mars 2021, par Sylvain Alliod

Pour le cinquantième numéro de sa collection « L’art et les grandes civilisations », les éditions Citadelles & Mazenod ont demandé à cette historienne de l’art de se pencher sur les arts décoratifs européens. Une somme qui a demandé deux ans de travail.

Sophie Mouquin
© Didier Herman

Ce très riche ouvrage se distingue notamment par la place que vous faites aux collectionneurs et marchands : pourquoi ce choix ?
C’était pour moi primordial : il n’y a pas d’arts décoratifs sans collectionneurs, et pas de collectionneurs sans marchands. La préface est d’ailleurs signée par un grand amateur, le prince Amyn Aga Khan, et j’ai souhaité conclure l’ouvrage par un vœu : qu’une nouvelle génération de collectionneurs d’arts décoratifs se lève ! Puissent les adolescents qui feuillettent ce livre avoir un jour envie de collectionner et de donner, peut-être, leur collection à des musées, à l’instar de quelques grandes fortunes américaines, les Frick, Morgan, Huntington, Getty, etc. Qui va succéder à Charles et Jayne Wrightsman, à la fois dans la capacité à réunir une collection avec un goût propre et en même temps avec cette générosité envers les collections publiques ? La France n’est pas en reste, et nous avons, et avons eu d’admirables figures, parmi lesquelles on compte notamment les grands couturiers, les Doucet, Givenchy, Lagerfeld, Saint Laurent, dont la créativité a été nourrie par une connaissance fine des arts décoratifs. Chez ces grands collectionneurs, il y a bien sûr la connaissance des objets, mais il y a surtout un « œil » et un goût qui n’ont pas forcément partie liée avec le luxe. Comme le disait poétiquement Hubert de Givenchy, collectionner n’est pas amasser, c’est choisir et composer. C’est ce que présente, avec toute la saveur de son talent, l’aquarelle de Laurent de Commines, la Tour d’ivoire du collectionneur, dont une reproduction est jointe à tous les exemplaires du livre.

 

Manufacture des Gobelins, d’après François Boucher, Salon aux tapisseries de Croome Court, 1763-1771, New York, The Metropolitan Museum of
Manufacture des Gobelins, d’après François Boucher, Salon aux tapisseries de Croome Court, 1763-1771, New York, The Metropolitan Museum of Art.
© The Metropolitan Museum of Art, New York

Si l’on compare ce livre à la somme que vous avez publiée sur les marbres de Versailles, quelles en sont les spécificités ?
L’ouvrage sur les marbres est le fruit d’une recherche fondamentale et de dix ans de travail en archives. La lecture en est même sans doute un peu aride : il s’appuie sur des sources inédites et développe une histoire de l’art fondée sur le document. Les Arts décoratifs en Europe est un livre très différent. C’est une synthèse qui brosse un panorama des arts décoratifs européens, avec une ligne directrice éditoriale qui est de faire goûter les arts décoratifs au plus près du travail des artisans. L’art de la synthèse est plus difficile que celui de l’érudition car il nécessite d’arbitrer, de choisir. Quelle commode sélectionner pour illustrer le XVIIIe ? C’est en réalité très difficile ! Pourquoi la commode de Madame de Mailly par Mathieu Criaerd ? Parce qu’il me semble qu’elle résume l’esprit du siècle : forme, innovations techniques, couleurs, sens de l’harmonie avec le vernis Martin associé à des bronzes argentés et non dorés, reflet du goût de la commanditaire, etc. Mais bien évidemment, tant d’autres auraient mérité de figurer dans l’ouvrage et n’y sont pas !
Certaines périodes ont-elles été plus difficiles à traiter que d’autres ?
Avec mes deux co-autrices, Agnès Bos et Salima Hellal, nous avons élaboré une architecture commune et une colonne vertébrale intellectuelle. Le livre est construit chronologiquement, afin de faciliter la lecture, mais au sein de chaque période, un fil conducteur reprend les grands thèmes qui nous semblaient importants : les échanges, les matériaux et les techniques, les usages et les fonctions, les formes et les styles et enfin la variation du goût et le rôle des collectionneurs et des marchands. Chaque période a posé ses propres difficultés. Mais l’esprit qui a présidé à l’écriture est le même : Agnès Bos et Salima Hellal sont conservatrices du patrimoine et conçoivent, comme moi, l’histoire de l’art au plus près des objets. Car si je suis universitaire, j’ai été formée au contact des œuvres, j’aime toucher, aller dans les ateliers et j’avais besoin de travailler avec des spécialistes avec qui croiser nos regards de manière complémentaire. Toutes les parties ne sont pas de même longueur : la Renaissance écrite par Agnès Bos couvre une période chronologiquement étendue, mais pour laquelle nous conservons moins d’objets et moins de sources ; le XXe écrit par Salima Hellal ne concerne en réalité que les années 1890 à 1940 en raison du basculement qui s’opère ensuite. Ces deux parties sont donc un peu plus courtes. À partir du XVIIe, le grand, l’immense XVIIe siècle, les choses se bousculent puis s’accélèrent considérablement au XVIIIe et s’amplifient tant au XIXe que cela donne le tournis ! L’effort de synthèse a été difficile à tenir, d’autant plus que les recherches fondamentales n’en sont pas au même point en fonction des périodes.

 

André Charles Boulle (attribué à), Cabinet, vers 1675-1680, chêne, ébène, marqueterie de bois, écaille de tortue, corne, ivoire, bronze do
André Charles Boulle (attribué à), Cabinet, vers 1675-1680, chêne, ébène, marqueterie de bois, écaille de tortue, corne, ivoire, bronze doré, 187 99 51 cm, Los Angeles, The J. Paul Getty Museum.
© The J. Paul Getty Museum, Los Angeles
Gerhard Emmoser, Globe céleste à mécanisme, 1579, Vienne (Autriche), argent partiellement doré, laiton, acier, 27,3 x 20,3 x 19,1 cm, New
Gerhard Emmoser, Globe céleste à mécanisme, 1579, Vienne (Autriche), argent partiellement doré, laiton, acier, 27,3 x 20,3 19,1 cm, New York, The Metropolitan Museum of Art.
© The Metropolitan Museum of Art, New York


Justement, quel a été l’apport de la recherche récente ?
Quand l’éditrice Geneviève Rudolf – avec laquelle j’avais collaboré aux côtés de Claire Barbillon pour une anthologie sur la sculpture –, m’a demandé d’écrire un ouvrage sur les arts décoratifs, il s’agissait en quelque sorte d’offrir une suite aux trois volumes sur le même thème qu’Alain Gruber avait choisi d’aborder sous l’angle de l’ornement, et qui avaient été un grand succès des éditions Citadelles & Mazenod. Depuis cette publication, en 1992-1994, l’historiographie s’est considérablement étoffée. Notre livre est donc enrichi de toute cette littérature scientifique et présente au lecteur un dernier état de la recherche, sans cependant être un ouvrage d’érudition. Il se veut accessible à tous ! Mais pour le lecteur attentif, il montre aussi les lacunes actuelles dans certains champs de la recherche, et il incitera, nous l’espérons, des étudiants à s’engager dans ces domaines inexplorés ou trop peu étudiés. Les arts du textile et du feu sont par exemple moins investis que ceux du bois. Et si l’orfèvrerie est aujourd’hui bien mieux connue grâce à certains chercheurs comme Michèle Bimbenet-Privat, qui a fait des découvertes essentielles, elle-même reconnaît que ce domaine reste encore en partie inexploité. Vous me posiez la question de l’apport de la recherche récente : parmi les « mises à jour », il faut citer le fameux coffre aux pierreries, longtemps considéré comme étant celui d’Anne d’Autriche, mais dont Michèle Bimbenet-Privat et Emmanuel Plé ont démontré qu’il avait en réalité été exécuté pour Louis XIV. Nous sommes là dans l’actualité de la recherche ! Ainsi, certaines attributions ont été modifiées par rapport à des publications plus anciennes. La recherche a évolué, et elle continuera à le faire…
 

Erik Magnussen, Gorham Manufacturing Compagny, Service à café cubique, 1927, argent, dorure et ivoire, 24,1 x 54,6 x 34 cm, Providence, Rh
Erik Magnussen, Gorham Manufacturing Compagny, Service à café cubique, 1927, argent, dorure et ivoire, 24,1 54,6 34 cm, Providence, Rhode Island School of Design Museum.
© Courtesy of the RISD Museum, Providence, RI

L’iconographie réserve-t-elle des découvertes ?
La qualité des photographies est la signature des éditions Citadelles & Mazenod, aussi avons-nous apporté un soin très particulier au choix des photos, leur beauté mais aussi leur diversité. Il s’agit là encore de tenir le double discours de l’érudition d’une part et du grand public d’autre part. Le lecteur trouvera quelques « incontournables » qui étaient indispensables, mais ils n’y sont pas tous : 650 œuvres pour couvrir quatre siècles et demi ne permettaient pas l’exhaustivité. D’autant moins que nous avons souhaité montrer des choses moins connues, qui sont en mains privées ou ont été récemment acquises par les musées. Le choix des illustrations fut bien plus difficile que l’écriture du texte. Choisir, c’est renoncer. Un lustre pour évoquer le XVIIIe siècle ? Un objet pour faire comprendre René Lalique ? C’est mission impossible ! Il manque évidemment des centaines de milliers d’objets. Certains choix sembleront à certains contestables, mais nous les assumons pleinement. On pourrait encore écrire dix volumes, que cela ne suffirait pas à contenir toute la diversité des arts décoratifs. La sélection a d’ailleurs été conditionnée, c’est l’un des drames, ou à tout le moins l’une des grandes difficultés de l’édition d’art, par la qualité et l’accessibilité des images. En France, si certaines institutions ont fait des efforts ces dernières années, ce n’est pas le cas pour toutes, surtout si l’on compare à ce qu’offrent les musées américains, britanniques ou néerlandais. Nous devons aussi beaucoup, et je tiens à leur rendre hommage, à la générosité de collectionneurs et de marchands qui ont accepté que leurs objets soient reproduits. La qualité des images était indispensable : il fallait être au plus près de l’objet même si, faute de place, nous avons dû renoncer à multiplier les détails. En tout cas, je souhaitais cette proximité avec la matérialité des œuvres, car ce qui me fascine dans les arts décoratifs, c’est le travail de la main. Tous ces objets sont uniques ! Et même lorsque la production devient sérielle, elle n’est jamais machinale. Le travail de la main reflète la dextérité, mais aussi l’intelligence de l’œil.

Les recherches fondamentales n’en sont pas au même point en fonction des périodes

Les arts décoratifs ont été secoués par quelques affaires de faux retentissantes. Comment en avez-vous tenu compte ?
Nous avons cherché à ne pas reproduire des faux, mais l’histoire de l’art n’est pas une science exacte ! Le meilleur œil peut se tromper, aucun expert n’est infaillible et certains faussaires sont remarquables ! Nous avons relevé dans l’ouvrage quelques histoires de faux célèbres qui font partie de cette histoire des arts décoratifs. Ceux de Frédéric Spitzer au XIXe siècle par exemple sont fascinants, mais n’ont été révélés qu’assez récemment pour certains. Nous avons essayé de voir sur pièce tous les objets reproduits et avons demandé conseil à de grands spécialistes lorsque nous ne pouvions pas le faire. Le faux est une question difficile dans le domaine des arts décoratifs, pour les arts du bois et les arts du feu notamment. Nous souhaitions que l’ouvrage soit fondé sur des références solides et éprouvées. Ceux qui viendront après nous corrigeront si cela est nécessaire ! C’est la vie même de l’histoire de l’art, et nous n’avons prétention ni à l’exhaustivité ni à l’infaillibilité.

 

William Morris, Les Oiseaux, 1877-1878, laine tissée, 208 x 165 cm (détail), Paris, musée d’Orsay. © RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay)/Patr
William Morris, Les Oiseaux, 1877-1878, laine tissée, 208 165 cm (détail), Paris, musée d’Orsay.
© RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay)/Patrice Schmidt

Avez-vous des regrets ?
Bien entendu, et j’en ai déjà exprimé quelques-uns. L’ouvrage traite des arts décoratifs en Europe, mais il envisage en réalité surtout la France, l’Angleterre, l’Italie et, dans une moindre mesure, les autres « grands » pays européens, les Pays-Bas, l’Allemagne, l’Espagne, la Russie notamment. La France surtout a été aux avant-postes de la création dans le domaine des arts décoratifs durant des siècles. Il n’était donc pas erroné de lui donner une place plus importante. Mais cela est aussi lié à notre formation, marquée par une meilleure connaissance des objets de notre pays ou, en tout cas en ce qui me concerne, une méconnaissance par exemple de l’Europe du grand Nord ou des pays baltes pour lesquels les sources, les travaux scientifiques et l’accès aux objets sont limités. Autre regret, ne pas avoir pu citer tous les artisans. Nous l’avons fait pour les « incontournables », mais il en manque tant ! De l’art, difficile, de la synthèse… Le but n’était pas de tout dire, mais de faire goûter, de faire comprendre l’esprit, de susciter chez le lecteur un intérêt peut-être nouveau pour tel ou tel aspect. La bibliographie sélective donnée à la fin de l’ouvrage permettra à ceux qui le souhaitent de l’approfondir.
On imagine que vous n’allez pas en rester là, quels sont vos projets ?
Je n’en suis qu’aux balbutiements… Plusieurs projets sont en cours, mais la recherche en histoire de l’art n’étant pas science exacte, je ne sais pas encore celui qui fera l’objet du prochain livre et il serait à ce stade prématuré de faire une annonce ! Mon intérêt va cependant toujours à la question du décor et des objets, envisagée sous l’angle des praticiens, de la matière et de l’histoire du goût et des formes. Le XVIIIe siècle devrait être davantage à l’honneur et il est peu probable que je m’écarte d’une méthode fondée sur l’objet et les sources d’archives : au plus près des œuvres et de l’histoire. Rendez-vous en librairie dans quelques années !

Sophie Mouquin 
en 5 dates
2003
Thèse de doctorat sur les Marbriers des Bâtiments du roi (1661-1745), Université Paris-Sorbonne, prix Nicole 2004. Publie Le Style Louis XV aux éditions de l’Amateur
2004
Maître de conférences des universités à Bordeaux, puis à Lille en 2007
2011
Directrice des études à l’École du Louvre (nomination pour cinq ans) 
Publie Écrire la sculpture avec Claire Barbillon, éditions Citadelles & Mazenod
2016
Membre de la commission d’acquisition des musées «service à compétence nationale»
2018
Membre des Selection et Vetting Committees de la Tefaf
Publie Versailles en ses marbres, politique royale et marbriers du roi aux éditions Arthena, prix du Livre d’art du Syndicat national des antiquaires en 2018 ; médaille Gobert de l’Académie des inscriptions et belles-lettres et prix Eugène Carrière de l’Académie française en 2019
 

à lire
Sophie Mouquin, Agnès Bos et Salima Hellal, Les Arts décoratifs en Europe, Citadelles & Mazenod, 2020,
relié sous jaquette et étui illustré, 608 
pages, 650 illustrations, 205 €.
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