Sohn Young Hee, un marché pour la Corée

Le 21 mai 2019, par Pierre Naquin

Art Busan est la seconde foire la plus importante de Corée du Sud alors même qu’elle est située hors de la capitale, dans un pays très centralisé. Sa fondatrice et directrice revient sur la genèse d’un projet extrêmement ambitieux.

 
Courtesy Art Busan

Sohn Young Hee s’est initiée à l’art à l’âge adulte en sillonnant musées, galeries et foires en Occident, alors qu’elle accompagnait son mari dans ses déplacements professionnels. Native de Busan, cette ingénieure et chercheuse en microbiologie n’aura dès lors plus qu’une obsession : faire de sa ville un hub international de l’art et de la culture. Elle concrétise ses projets en 2012, avec l’édition inaugurale d’Art Busan. Depuis, la foire n’a cessé de progresser en attrait, affaires et qualité, au point d’avoir été nommée par les Korea Arts Management Services  une instance gouvernementale  meilleure foire d’art coréenne en 2018, devant la mastodonte KIAF.
Pourquoi vous êtes-vous lancée dans une foire, plutôt que dans une autre forme de projet artistique ?
Les foires aident à promouvoir l’écosystème de l’art local, autour d’un instant précis, et concourent à le rendre plus construit et plus mature. Cela permet aussi aux artistes régionaux de recevoir un soutien plus important, et davantage en profondeur, tout en étant un vecteur de développement de la culture et de l’économie de la ville.
Est-il important de créer des «moments d’art» ?
Oui. J’en suis intimement persuadée. Art Busan se présente au public davantage comme un festival d’art que comme une fête pour collectionneurs fortunés. L’année dernière, nous avons accueilli 60 000 visiteurs sur quatre jours. Mais il faut également faire vivre l’art dans la ville le reste de l’année. Nous accueillons des programmes culturels tous les mois, pour le plaisir de partager l’art dans la cité.
Comment votre foire a-t-elle évolué depuis sa création ?
La société a été créée en 2011 et la première édition a eu lieu l’année suivante. Nous avions alors quatre-vingt-dix exposants, majoritairement asiatiques. Depuis, leur nombre s’est accru pour atteindre 164 participants provenant de dix-sept pays. Et cette année, nous sommes très heureux d’accueillir de nouvelles galeries européennes de premier plan, qui nous ont choisi pour leurs premiers pas en Corée : Almine Rech, Peres Projects, Société, König, etc.

 

Art Busan 2018.
Art Busan 2018. Courtesy Art Busan


Quelles sont vos ambitions ?
Avec son littoral magnifique, Busan est la destination de vacances préférée des Coréens. Le poumon économique de la ville repose sur le tourisme d’affaires. La construction, planifiée, d’un nouvel aéroport international et l’expansion de la plateforme logistique portuaire devraient permettre d’attirer davantage de sociétés internationales, un peu comme c’est le cas à Hong Kong aujourd’hui. Le gouvernement local prévoit également la construction d’un port franc et l’installation d’une grande maison de ventes aux enchères. De notre côté, il faut faire coïncider tout cela avec nos efforts permanents pour attirer les meilleurs exposants internationaux et maintenir notre réputation de foire d’art de premier plan. Je pense par ailleurs qu’il devrait y avoir une plus grande diversité dans les musées de la ville. J’aimerais arriver à offrir une atmosphère qui inciterait naturellement les grands entrepreneurs à investir dans la création de nouvelles institutions privées. De plus, nous coopérons avec le bureau touristique de Busan pour concevoir des expériences culturelles dans différents quartiers. En collaboration avec la Biennale de Busan, nous prévoyons de lancer des projets avec certaines galeries internationales et leurs artistes.
Comment se porte le marché coréen de l’art contemporain ?
Jusqu’à récemment, peu de galeries ou de maisons de ventes étaient des références pour les collectionneurs. Cela est en train de changer grâce aux foires. Un amateur peut y voir et y comparer des milliers d’œuvres à des prix raisonnables. Nous assistons en parallèle à une nette augmentation du nombre de collectionneurs coréens, qui possèdent des ensembles de qualité muséale. Dans le futur, le marché de l’art national doit avant tout étendre sa portée. Il doit devenir plus stable et être d’une taille suffisante pour soutenir ses créateurs et les acteurs qui les représentent au niveau mondial. C’est la condition pour que la Corée se positionne au même niveau que la Chine et le Japon sur la scène contemporaine asiatique. Il est crucial de ne pas augmenter les prix à court terme, mais de maintenir une forte compétitivité et de développer les réseaux d’influence.
Les galeries semblent avoir poussé comme des champignons ces dernières années…
Beaucoup de nouvelles adresses ouvrent, mais beaucoup ferment également. L’économie coréenne est en train de se stabiliser, autour d’un PIB de presque 40 000 USD par habitant. Je pense que l’on peut espérer, à court terme, que chaque ménage possède au moins une œuvre d’art. Dans cette perspective, il est formidable que de nouvelles galeries continuent d’émerger : on en aura besoin. Il faut en revanche qu’elles ne se limitent pas à la seule vente, mais qu’elles assurent également un suivi de qualité comme pour n’importe quel autre bien de consommation. C’est la condition pour que les marchands soient considérés comme fiables, renforçant de facto leur clientèle.
Quels sont les principaux défis auxquels sont confrontées les galeries coréennes ?
Le plus gros challenge réside dans le très petit nombre de musées d’art de stature internationale présents en Corée, et plus généralement en Asie. Les galeries coréennes prennent donc un plus grand risque financier lorsqu’elles font la promotion de leurs artistes auprès des institutions étrangères. Peu d’enseignes peuvent se permettre de faire de tels investissements à long terme, personne ne sachant combien de temps il faudra pour qu’un artiste soit reconnu… Sans compter qu’une fois sous les projecteurs rien n’empêche celui-ci d’abandonner sa galerie pour une autre, plus importante.

 

Art Busan 2018.
Art Busan 2018. Courtesy Art Busan


Y a-t-il une place pour le second marché en Corée ?
L’essentiel du chiffre d’affaires des maisons de ventes aux enchères coréennes se fait aujourd’hui avec le mouvement Dansaekhwa et des œuvres anciennes, assez loin du marché adressé par les galeries. Dans un petit marché comme la Corée, il est capital de collaborer et de ne pas se concurrencer à outrance. Un collectionneur a désormais facilement accès à l’information, et c’est à lui de décider de ce qui l’intéresse.
Comment les amateurs coréens considèrent-ils leurs collections ?
Dans le passé, aucun n’était à l’aise avec l’idée de montrer sa collection. La situation évolue lentement. Ils sont de plus en plus nombreux à ouvrir leurs portes et à s’organiser en groupes. Les plus établis cherchent maintenant des lieux pour installer leurs propres musées. Les autres sont très précis dans leurs axes et leurs méthodes d’acquisition, avec un objectif à terme : ouvrir également des espaces d’exposition. Les plus jeunes sont aussi les plus actifs : ils s’informent par tous les canaux, participent aux événements à l’étranger et suivent conférences et débats sur l’art contemporain.
En Occident, les collectionneurs se lassent des foires…
En fait, la situation n’est pas très différente en Asie ; il y a tout simplement trop de salons ! Rien qu’en Corée, on compte une quarantaine de foires par an. Il est donc crucial de développer des programmes et des contenus qui distinguent Art Busan des autres événements, aussi bien en Corée qu’en Asie. Jusqu’à présent, nous avons plutôt réussi. Une différence majeure existe néanmoins avec l’Europe, où la majorité des foires renommées ont des histoires beaucoup plus longues que la nôtre. Sur la scène de l’art contemporain, il faut constamment se renouveler pour attirer l’attention. Aujourd’hui, cette longue histoire est un handicap pour les salons occidentaux, qui manquent de fraîcheur et d’enthousiasme, alors qu’en Asie de nombreux événements et musées sont encore très récents. Cette image de nouveauté de la scène artistique asiatique suscite la curiosité des collectionneurs et les incite à en apprendre davantage. 

 

Sohn Young Hee
en 5 dates
2011 Constitution d’Art Busan Inc.
2012 Première édition d’Art Busan
2016 Art Busan accueille plus de 190 exposants
2018 Art Busan est nommée «meilleure foire d’art coréenne» par le Korea Art Management Services
2019 8e édition d’Art Busan du 30 mai au 2 juin
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