Si Versailles m’était conté

Le 08 novembre 2018, par Jean-Louis Gaillemin

La demeure du Roi-Soleil honore Louis-Philippe, qui l’a sauvée en la transformant en musée «à toutes les gloires de la France». Mais à la fin du XIXe siècle, l’œuvre du Roi-Citoyen commence à être contestée par les conservateurs, qui rêvent d’une restitution des lieux dans leur état «Ancien Régime».

Horace Vernet, La Prise de la smala d’Abd el-Kader par le duc d’Aumale à Taguin, le 16 mai 1843, Salon de 1845, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon.
© RMN-GP (château de Versailles)/© Franck Raux


Révolution de palais ? Après avoir été longtemps méprisé  et même combattu pendant plus d’un siècle par la conservation de Versailles, le roi Louis-Philippe serait rentré en grâce. À son avènement, en 1830, le château était le symbole d’un Ancien Régime honni, et l’on songeait à sa démolition. L’idée se précisa alors d’en faire un monument «à toutes les gloires de la France», une façon d’opérer une réconciliation entre républicains, légitimistes et bonapartistes. Évoquer l’histoire de France, de Clovis et Pharamond jusqu’à sa propre personne, était la meilleure manière d’oublier les sinistres événements de l’histoire récente, comme la décapitation de Louis XVI, votée, rappelons-le, par son père, Philippe Égalité. Pour ce faire, Louis-Philippe n’hésita pas à vandaliser les appartements des princes et des courtisans pour créer, avec ses architectes Pierre-François Léonard Fontaine (1762-1853) et Frédéric Nepveu (1777-1862), de nouveaux ensembles muséaux. Seuls furent épargnés les appartements royaux du corps central mais non le rez-de-chaussée ni les attiques , au centre desquels la chambre de Louis XIV, le Saint des saints, plaçait le domaine sous le signe du Roi-Soleil. Premier ensemble : la galerie des Batailles, dont l’éclairage zénithal reprend celui de la Grande Galerie du Louvre et destinée, dans l’aile du Midi, à rivaliser avec la galerie des Glaces. «Grandiose résumé de notre histoire militaire», sa trentaine de tableaux d’Horace Vernet, d’Eugène Delacroix, de François Gérard ou d’Ary Scheffer notamment, insérés dans les boiseries, illustre l’histoire française de la bataille de Tolbiac à celle d’Austerlitz. Certains, commandés par Napoléon, Louis XVIII et Charles X, furent reformatés. Clovis à Tolbiac, Charles Martel à Poitiers, Philippe Auguste à Bouvine, Saint Louis à Taillebourg, Jeanne d’Arc à Orléans, François Ier à Marignan, le Grand Condé à Rocroi… et, bien sûr Napoléon à Austerlitz, Iéna et Friedland, exaltent les héros dont le roi bourgeois se veut l’héritier, comme le montre la salle de 1830 illustrant les «Trois Glorieuses», à l’extrémité de la galerie.
 

Horace Vernet (1789-1863), Le Roi Louis-Philippe entouré de ses cinq fils sortant par la grille d’honneur du château de Versailles après avoir passé u
Horace Vernet (1789-1863), Le Roi Louis-Philippe entouré de ses cinq fils sortant par la grille d’honneur du château de Versailles après avoir passé une revue militaire dans les cours, le 10 juin 1837 (détail), 1846, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon.© RMN-GP (Château de Versailles)/© Franck Raux


Petits arrangements avec l’histoire
Sous la galerie des Batailles furent placées celles du Directoire, du Consulat et de l’Empire, au sein desquelles se trouve un chef-d’œuvre invisible : La Révolte du Caire, de Girodet. Pour faire le lien entre les grands appartements et cette nouvelle galerie, la salle du Sacre récemment restaurée rend hommage à l’Empire, et celle de 1792 évoque les guerres révolutionnaires de Valmy et de Jemmapes, où s’illustra Louis-Philippe lui-même, alors duc de Chartres. Tout cela n’était pas suffisant pour se concilier les légitimistes, qui haïssaient le fils du régicide. Aussi décida-t-il de créer un ensemble de salles destinées à illustrer les hauts faits des croisades, mettant ainsi à l’honneur les anciennes familles qui y avaient participé. Elles eurent droit à l’inscription de leur nom et à la reproduction de leurs armoiries au plafond. L’occasion pour d’habiles faussaires de créer de faux témoignages historiques… Trop heureux, le roi laissa faire. Le décor et le mobilier furent conçus dans un esprit néogothique, à partir d’un élément ancien : la porte de l’hôpital de Saint-Jean de Jérusalem de Rhodes, offerte au souverain par le sultan Mahmud II. Du charmant Granet au grand Delacroix L’Entrée des croisés à Constantinople, dont Baudelaire avait salué «l’harmonie orageuse et lugubre» et repartie depuis au Louvre , les batailles évoquées sont l’occasion d’audaces orientalistes, comme dans la capitulation de Ptolémaïs vue par Blondel (Ptolémaïs remise à Philippe-Auguste et à Richard Cœur-de-Lion, 1840).

 

Frédéric Nepveu (1777-1862), Palais de Versailles. Aile du Midi. Élévation de la salle de 1830, premier projet, janvier-octobre 1834, musée national d
Frédéric Nepveu (1777-1862), Palais de Versailles. Aile du Midi. Élévation de la salle de 1830, premier projet, janvier-octobre 1834, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon.© Château de Versailles


Exaltation militaire
Il ne restait plus à Louis-Philippe, qui avait pris la relève de Charles X dans la conquête de l’Algérie, qu’à évoquer les «croisades» récentes pour s’inscrire, lui et ses fils, dans cette lignée nationale. Aussi furent créées, de 1842 à 1844 dans l’aile nord, les salles de Constantine, de la Smalah et du Maroc, destinées à glorifier la vaillance du duc d’Orléans aux Portes de Fer, du duc de Nemours à Constantine, du duc d’Aumale lors de la prise de la Smalah d’Abd el-Kader, et du prince de Joinville à Tanger et à Mogador, lors de l’épisode marocain de la conquête. Leurs peintures avaient été restaurées en 1993, mais aussitôt recouvertes de cimaises pour faire place aux expositions temporaires. C’est donc la première fois qu’elles sont ouvertes au public mais pour combien de temps ? Parmi les peintres appelés à évoquer cette geste magrébine se distingue Horace Vernet, qui imposa au monarque une Prise de la Smalah, à la gloire du duc d’Aumale, de cinq mètres de hauteur sur vingt de large : des dimensions panoramiques qui lui permettaient d’échapper à la peinture d’histoire traditionnelle, en évoquant non seulement le duc sur son cheval blanc, mais aussi les faits d’armes des soldats, les femmes du harem se hissant précipitamment sur leurs chameaux, la fuite d’un marchand juif terrorisé, l’héroïsme musclé d’un esclave noir. Dans la salle de Constantine, le même peintre consacre un triptyque à la prise de la ville, mais l’on trouve aussi des épisodes plus obscurs de l’histoire contemporaine, comme le siège d’Anvers, le blocage de Lisbonne, la prise d’Ancône ou celle du fort Saint-Jean-d’Ulloa au Mexique, où s’illustrèrent également les fils du roi. Dans la voussure, des bas-reliefs en trompe l’œil célèbrent l’œuvre colonisatrice de la France. Napoléon III prolongera cette politique d’exaltation militaire dans les salles de Crimée, toujours fermées au public. C’est à l’entrée de ces «salles d’Afrique» que se tient l’exposition temporaire consacrée à Louis-Philippe lui-même, noblement mise en scène par Hubert Le Gall. De l’enfance et de l’adolescence parisiennes à la présentation à Versailles du duc de Chartres, ainsi qu’aux errances et exploits de l’exilé en Amérique, succèdent l’évocation du Palais-Royal où il s’installe à son retour et de ses résidences comme le château d’Eu, où il reçut la reine Victoria. L’inauguration de la galerie des Batailles et des appartements royaux, le 10 juin 1837, se termina par un spectacle à l’Opéra royal. Le temps de l’exposition, le grand décor palatial de Pierre-Luc-Charles Cicéri pour le ballet final, complété pour l’occasion par le peintre Antoine Fontaine, y est montré. Pour que la fête soit complète, le visiteur est également convié au théâtre de la Reine, au Petit Trianon, pour admirer un autre décor palatial, néogothique cette fois, commandé par Louis-Philippe pour le château d’Eu. Enfin, un petit détour par le Grand Trianon, où il s’installa avec sa famille dès 1835, permet également d’imaginer les décors plus intimes de ses appartements privés. Si son Versailles muséal a toujours été apprécié pour ce qu’il était  «C’est avoir donné à ce livre magnifique qu’on appelle l’histoire de France cette magnifique reliure qu’on appelle Versailles», selon Victor Hugo , il en a été autrement des appartements royaux restaurés par le Roi-Citoyen. Dès la fin du XIXe, avec la nomination de Pierre de Nolhac à la tête du musée de Versailles, l’idée d’un château-demeure allait l’emporter sur celle d’un château-musée, et les souvenirs de Louis-Philippe furent systématiquement gommés au profit d’une restitution des lieux tels qu’ils étaient en 1789, avant que les ventes révolutionnaires n’en dispersent le mobilier.

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