Shanghai, l’art contemporain au cœur de la ville

Le 21 juillet 2017, par Caroline Boudehen

Ces dernières années, dans la mégalopole chinoise, de nombreuses galeries étrangères sont progressivement apparues, dont plusieurs françaises. Réinvestissant lieux industriels et maisons typiques, elles transforment le visage de la cité.

Le West Bund Art Center, dans le nouveau quartier culturel de Shanghai.
photo c. boudehen

Au cœur de la vague d’ouverture qui bouleverse la Chine depuis vingt ans, Shanghai s’est métamorphosée, passant d’un extrême à un autre en un temps record. Surnommée la «New York asiatique», la mégalopole est la capitale économique nationale. Loin d’en avoir fini avec sa croissance, elle incarne l’ambition et le dynamisme du pays. Prise entre histoire et modernité, elle affiche un visage atypique, aussi déroutant qu’attirant, où cohabitent éclectisme et cosmopolitisme. Flirtant avec une certaine arrogance, Shanghai joue de ses contrastes et offre ainsi un terreau sans précédent à l’art contemporain. Celui-ci, tiraillé entre une volonté d’ouverture et un système qui multiplie les règles et les lois, est à l’image de la ville : ambitieux. La vie des lieux artistiques, et notamment des galeries, s’adapte aux flux immobiliers, mais aussi aux volontés imprévisibles de l’État et/ou de la municipalité, qui décident des soudaines fermetures et des délocalisations. Une ville et un art en perpétuelle renaissance… ShanghART a été la première galerie étrangère à ouvrir, en 1996. Fondée et dirigée par le Suisse Lorenz Helbling, elle a acquis une reconnaissance internationale et continue aujourd’hui à assumer sa vocation de découvreuse. ShanghArt a ainsi ouvert la voie à beaucoup d’autres galeries, qui se sont progressivement regroupées au 50, Moganshan Road (M50).
 

Le West Bund Art Center, dans le nouveau quartier culturel de Shanghai. photo c. boudehen
Le West Bund Art Center, dans le nouveau quartier culturel de Shanghai.
photo c. boudehen

M50, le premier art district
Dans l’idée de créer un «Soho shanghaien», ces enseignes ont investi d’anciennes usines de farine désaffectées, créant un premier «art district» dans la mégalopole. Elles se sont non seulement réunies entre elles, mais se sont aussi adjoint un important noyau d’artistes émergents, ces derniers ayant établi parallèlement leurs studios et ateliers dans ce même lieu. Récemment, cependant, le M50 a perdu son rôle de précurseur : les loyers ont augmenté, et l’endroit s’est beaucoup «mercantilisé». Mais il reste emblématique et demeure un quartier incontournable en matière d’art contemporain à Shanghai. Des galeries majeures y résident : outre ShanghART, les chinoises Vanguard Gallery et Antenna Space ou encore la structure collective Island6 seul îlot au milieu d’un terrain vague avant son intégration au M50. Reste que ce berceau est aujourd’hui de plus en plus délaissé en faveur d’un nouveau quartier dédié entre autres à l’art contemporain : le West Bund. À l’opposé du M50, situé dans le nord de la ville, le West Bund s’étend sur une dizaine de kilomètres au sud de celle-ci, le long des berges de la rivière Huangpu. Ce quartier, actuellement en profonde restructuration, est voué à devenir le nouveau «Creative Park» de Shanghai…  Le west bund, nouveau quartier culturel Un quartier à «haute ambition culturelle» pour citer Fang Shizhong, en charge de l’administration globale de l’arrondissement. Comprenant déjà des musées et des centres d’art internationalement reconnus, il attire un nombre croissant de galeristes se consacrant à l’art contemporain, qui y emménagent ou y ouvrent un deuxième espace. Parmi eux, ShanghART, la galerie française Edouard Malingue, la chinoise Don Gallery ou encore l’italienne Aike Dellarco, pour les plus célèbres. Le Centre Pompidou provisoire de Shanghai sera d’ailleurs implanté dans le secteur… Réhabilitations de friches industrielles et constructions de gigantesques espaces épurés, selon un modèle quasi identique, sont les moteurs de développement du quartier. En remontant la rivière Huangpu, derrière le mythique Bund, les galeries chinoises Matthew Liu Fine Arts, Pearl Lam, Around Space et Shanghai Gallery of Art, la franco-espagnole Art+ Shanghai et, depuis peu, la parisienne Magda Danysz à Shanghai depuis 2009, mais qui vient tout juste d’emménager dans ce quartier  composent une vitrine éclectique de l’art contemporain chinois (pour la plupart) et occidental. Y sont présentés de jeunes artistes et d’autres plus établis, condition nécessaire pour asseoir la crédibilité de ces lieux auprès d’une clientèle nouvelle, complexe et difficile à conquérir. Certaines enseignes sont plus isolées, chacune intégrée à une partie de la ville : la canadienne Art Labor (actuellement en phase de déménagement), les françaises ArtCN et Pierre Dumonteil ou la galerie Beaugeste, par exemple, assimilant de fait l’art à la vie quotidienne du quartier dans lequel chacune est implantée. Dans l’ex-Concession française, le nouvel espace Capsule ou la célèbre galerie Leo Xu sont tous deux dissimulés dans d’anciennes lanes, ces rues ou passages typiques de Shanghai. La célèbre galerie BANK vient également d’y migrer, dans l’obligation de céder son prestigieux espace près du Bund.

 

La MD Gallery, fondée par Magda Danysz. photo c. boudehen
La MD Gallery, fondée par Magda Danysz.
photo c. boudehen

Une nouvelle clientèle
Fidèles aux lignes qu’elles ont choisies (multimédia, photographie, peinture ou technique mixte, plus rarement sculpture), les galeries étrangères prennent soin de créer un lien, une résonance entre la Chine et le monde. C’est cette porosité qui crée un véritable dynamisme et forge une identité particulière à chacune d’entre elles. Les collectionneurs sont encore majoritairement étrangers, ou chinois de la diaspora. Néanmoins, l’apparition d’un nouveau profil, celui du «nouveau riche chinois», a donné une impulsion, en rendant l’art «tendance» et en le popularisant. Précisons tout de même que pour ces acheteurs, l’art offre une valeur plus spéculative que sentimentale : pour l’anecdote, beaucoup d’artistes chinois déterminent le prix de leur œuvre au mètre carré… Quoi qu’il en soit, visiter une galerie ou un musée est devenu un art de vivre, et un nombre croissant de jeunes Chinois s’intéressent à la création contemporaine. Si le paysage artistique shanghaien est instable, il en est d’autant plus pétillant. Les délocalisations, les fermetures et la censure, contrairement à ce que l’on pourrait penser, inscrivent l’art dans la vie quotidienne. L’implantation des lieux de création et d’exposition dans des quartiers variés génère des moments uniques et des rencontres étonnantes. Par exemple, la très belle histoire de cet Iranien, qui passait par hasard dans la rue où est implantée la galerie ArtCN et qui, en regardant la vitrine, a reconnu son grand-père sur l’une des œuvres exposées…
 

ArtCN revisite le lien orient-occident
Française établie en Chine à la fin des années 1990, Anne-Cécile Noique s’est spécialisée dans le domaine de l’art contemporain pour finalement fonder la galerie ArtCN à Shanghai en 2012. Implantée dans une ancienne minoterie le long de la Suzhou Creek, celle-ci a conservé la plupart des caractéristiques d’origine du lieu historique, offrant ainsi un espace atypique aux artistes et au public. ArtCN représente des artistes occidentaux pour la plupart (André Cervera, Ross Lewis, Brigitte Spiegeler), ce qui ne l’empêche pas de faire exception en proposant parfois à des créateurs chinois d’exposer (Ann Niu, Li Kunwu). La galerie fonctionne, selon sa fondatrice, «au coup de cœur plutôt que suivant une ligne stricte, ce qui permet d’oser des rencontres audacieuces». Et pertinentes, le plus souvent. En effet, plus qu’une galerie, ArtCN se veut une plate-forme interculturelle, au sein de laquelle les artistes réinterprètent le lien qui les unit à la Chine et à leur pays d’origine. À travers des expositions parfois individuelles, mais le plus souvent collectives, des projections, des conférences et des concerts, ArtCN privilégie ainsi un dialogue unique entre les cultures chinoise et étrangère.
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