Sèvres passe à table à la Cité de la céramique

Le 29 juin 2021, par Sarah Hugounenq

Plus que le seul art de la table, c’est toute l’histoire du repas gastronomique que retrace la Cité de la céramique dans une exposition foisonnante.

Reconstitution d’un dressoir en faïence de Nevers évoquant ceux qui pouvaient être installés dans les jardins du château de Versailles, à l’occasion des collations.
© Pascal Rostain/Sèvres - Manufacture et Musée nationaux

Moussoir à champagne, tasse à glace, gobelet enfoncé, rafraîchissoir, pichet surprise et autre pince casse-sucre… Au gré d’une scénographie bouillonnante, ces objets peuvent surprendre. « La fonction de nombre d’ustensiles de la table nous échappe aujourd’hui, tant leur usage est tombé en désuétude, remarque Anaïs Boucher, co-commissaire de l’appétissante exposition concoctée par la Cité de la céramique pour les dix ans de l’inscription du repas gastronomique des Français à l’Unesco. On s’est trop souvent focalisés sur la technique et la forme des services de table, à défaut de présenter l’origine et l’évolution de leurs usages culturels. » Si le monde entier jalouse ou rit de notre amour obsessionnel du repas, point d’orgue de toutes les réunions festives ou des règlements de compte familiaux, sait-on d’où vient ce rituel qui codifie parfois avec excès le dressage de la table, l’usage des ustensiles et le déroulé du menu ? Telle est la question que pose un parcours retraçant quelque deux mille ans de rapport à la gastronomie. Mille objets racontent une histoire savoureuse, de la première révolution culinaire provoquée par la guerre des Gaules à la digestion d’une longue tradition gastronomique par les créateurs contemporains, tel Évariste Richer, auteur du service bleu en usage à l’Élysée. Sobre, le début du parcours trahit la relation des élites à la nourriture. L’époque romaine voit l’arrivée de la friture et la généralisation de l’emploi du verre et de la céramique ; la table des seigneurs médiévaux, caractérisée par son dépouillement, regorge d’épices, signes de la richesse de l’hôte. Loin de se cantonner à un discours culinaire, l’exposition prend des chemins de traverse et retrace l’histoire des échanges commerciaux à travers la découverte du sel, des épices ou du café, l’histoire du goût ou les liens intrinsèques entre gastronomie et diplomatie. La démonstration est flagrante à partir de la rupture du XVIIe siècle. Richelieu fait feu de tout bois pour affirmer la singularité française jusque dans les assiettes. Les épices sont bannies en faveur des herbes aromatiques locales, le beurre devient une signature hexagonale… La cuisine s’intellectualise et se codifie en même temps que le spectacle gagne l’univers de la table. La vasque aux pieds de volaille géante et les aiguières à anses de dragon du luxueux service en faïence historiée de Nevers en témoignent. Diversifiés, les services comprenant assiettes et couverts individualisés font leur apparition en même temps que la préoccupation hygiénique s’accentue. Les bases sont posées, et le siècle des Lumières s’amusera à y développer sa fantaisie : terrines en forme de hure ou de laitue, saucière imitant une barque ou théière-dragon. Cette tendance s’intensifie au XIXe siècle avec son magnifique surtout virevoltant du « jeu de l’écharpe » en biscuit de Sèvres, par Agathon Léonard. La gastronomie devient le cœur de la sociabilité parisienne, donnant naissance aux restaurants, puis aux critiques et plus tard aux livres de cuisine. À grand renfort de tableaux, gravures et tables dressées, les calices, soucoupes et ancêtres raffinés de nos glacières en plastique prennent vie, faisant presque oublier que l’ensemble de ces plats sont vides ! Alors que l’art de la réception à la française traverse une période ô combien difficile, cette exposition rassure et réinscrit notre rapport gourmand à la vie dans le mille-feuille d’une histoire millénaire !

« À table. Le repas, tout un art », Cité de la céramique,
2, place de la Manufacture, Sèvres (92), tél. 
: 01 46 29 22 05.
Jusqu’au 24 octobre 2021.
www.sevresciteceramique.fr
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