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Setsuko, la veuve de Balthus, est également une artiste accomplie

Publié le , par Véronique Prat

Setsuko Klossowska de Rola a toujours peint de ravissantes natures mortes. Depuis une dizaine d’années, elle se passionne aussi pour la sculpture et expose dans le monde entier.

Setsuko, la veuve de Balthus, est également une artiste accomplie
Balthus et son épouse Setsuko dans l'atelier de Rossinière. Sur le chevalet, la dernière toile à laquelle le peintre travaillait avant sa mort (2001).
© R. Gaillarde / gamma rapho

Un peignoir rose glisse le long de son épaule. À demi allongée, elle est nue, un ruban blanc retient ses cheveux. De la main gauche, elle tient un miroir. Autour d’elle, un décor orientalisant aux murs revêtus de carreaux de terre cuite vernissée a donné son titre à l'œuvre, La Chambre turque, peinte par Balthus en 1966, alors directeur de la villa Médicis, à Rome. Quatre ans plus tôt, c’est à Tokyo qu’il a connu le modèle, Setsuko Ideta, qu’il épouse en 1967. Le tableau est le premier acheté par un musée français, le Centre Georges Pompidou. Peu après, un timbre est édité d’après la toile et tiré à 5,5 millions d’exemplaires. Conclusion de l’intéressée : «Je n’ai pas beaucoup voyagé mais grâce à ce petit bout de papier dentelé de 48 millimètres sur 36, j’ai circulé dans le monde entier… nue.» En 1977, Balthus quitte la villa Médicis, sans trop savoir où il va s’installer. Venise, peut-être. En vacances à Gstaad pour quelques jours, il va prendre le thé avec Setsuko à Rossinière, au Grand Chalet, qui a longtemps fait fonction d’hôtel – un endroit où Victor Hugo aimait descendre et qui justifie pleinement son appellation par son ampleur, la majesté de sa structure en bois ourlée et festonnée. Sur la façade, incisés en lettres gothiques, une date, 1754, et un texte presque mystique qui invite à songer au destin et à l’au-delà : «C’est aujourd’hui qu’il faut pratiquer le bien car qui peut s’assurer d’être en vie demain.» C’est la demeure la plus ancienne et la plus vaste du canton de Vaud. En franchissant le seuil, qu’elle compare à un monastère comme on en découvre à Kyoto, Setsuko s'écrie : «Un jour, cette maison sera à moi !» Par chance, le propriétaire était vendeur. Quelques mois plus tard, le couple s’installait à Rossinière.

Canaris et poupées japonaises
Setsuko est charmée mais perplexe : «Le vénérable chalet de poutres et de planches aux 113 fenêtres et 40 chambres dont j’héritais n’avait qu’une seule salle de bains mais 60 pots de chambre. J’étais affolée.» Balthus, qui avait déjà restauré la villa Médicis avec un goût absolu, entreprend de rendre au Grand Chalet l’âme des lieux : les cloisons retrouvent leur couleur naturelle de pin clair, il garde le mobilier régional qui ornait les pièces, secrétaires, vieux buffets, crédences et bibliothèques, poêles en faïence et fauteuils Queen Ann tendus de tapisseries. Très vite, il se dégage une harmonie, mêlée d’une originalité inattendue. Certaines pièces ont une destination étrange : l’une est le domaine des canaris, qui volètent et vous assourdissent de leurs cris aigus. Une autre est consacrée à une collection de poupées japonaises. Une autre encore abrite les vieux jouets d’Harumi, la fille de Balthus et Setsuko. Mais la pièce la plus fréquentée est la salle à manger où, à l’heure du thé, on se réunit pour goûter : on grignote des petits gâteaux japonais et des carrés de chocolat, la nourriture préférée de Balthus. Aux murs, pas de tableaux du maître à l’exception d’un petit Portrait de Colette – une jeune fille vue de profil les cheveux sur les épaules –, que Setsuko a racheté pour le lui offrir, et un «autoportrait» du peintre jeune en «roi des chats», un surnom qu’il affectionnait. Rien d’autre, sauf un petit buste en bronze d’Alberto Giacometti, l’artiste tendrement aimé et admiré, et quelques dessins de Delacroix et de Bonnard. Il flotte un doux parfum de bois ciré et de lilas. Aucune odeur de térébenthine : l’atelier de Balthus est de l’autre côté du chemin qui passe devant le chalet, dans ce qui semble avoir été une grange ou une ancienne remise à charrettes. Quelques livres d’art y traînent sur un établi, au mur est épinglée une photo de Giacometti. Une vieille blouse de travail, que Balthus n’a jamais voulu faire laver, est en tapon sur un fauteuil en osier, une forêt de pinceaux, de brosses et des pots en verre dans lesquels l’artiste, qui fait ses couleurs lui-même, conserve les pigments, envahit une étagère. Il a l’habitude de nouer autour de son cou un foulard de cachemire ou de soie, un bracelet d’or torsadé brille à son poignet, il s’appuie sur une canne de bois sombre incrustée de nacre. Il revêt volontiers une robe austère de moine zen. Pour peindre, il enfile un tablier marron avec une ceinture de cuir tressé. Il semble que les années aient épargné miraculeusement la fraîcheur de son regard, d’où la jeunesse semble jaillir à volonté. Un canapé est à demi recouvert par un sinueux tissu de velours rouge : «Ne touchez pas à cette étoffe, avertit Setsuko, elle est là depuis quatre ans et il ne faut surtout pas en déranger l’ordre avant que le tableau soit fini, d’ici cinq à six ans…»

De la peinture à la céramique
Attentive et active à ses côtés, Setsuko travaille aussi dans une pièce voisine du salon qui a vue sur les montagnes. Elle a gardé le rituel vestimentaire de son pays, l’un de ces superbes kimonos dont certains ont appartenu à sa mère ou à sa grand-mère : « Ils sont faits pour durer trois générations», précise-t-elle en montrant les obi que l’on enroule à la taille. En la voyant, on pense à une estampe d’Utamaro. Ses natures mortes rassemblent des tissus, des céramiques, des fleurs, des paniers, et les chats de la maison, qui deviennent également le thème humoristique de coussins brodés par ses mains. Ces toiles ont été exposées à Rome, Lausanne, New York, Londres, Tokyo, Paris. Ne s’intéressant d’abord qu’à la peinture, Setsuko se passionne ensuite pour la céramique. L’histoire est jolie : alors qu’elle était encore à la villa Médicis, l’un des pensionnaires, Pierre Carron, premier grand prix de Rome, venait d’avoir un enfant, Benoît. Le bébé et Setsuko vont sympathiser. Il faudra des années avant qu’ils se croisent à nouveau mais Setsuko, dont les gouaches sont maintenant connues dans le monde entier, et Benoît, qui a l’ambition de créer un atelier de céramiques artisanales, décident de travailler ensemble. En 1996, le jeune homme a fondé en compagnie d’Ivan Pericoli une manufacture, Astier de Villatte, la seule dans son genre, qui reprend et modernise la tradition des fabriques parisiennes de céramique du XVIIIe siècle. Setsuko pour sa part rêve de sculpter et de modeler, de créer des objets pour la maison. L’entente est immédiate. Le premier projet est de décliner l’univers du Grand Chalet en arts de la table avec un service qui reprend les motifs de la frise ornant la façade de Rossinière : les lianes deviennent des anses de plateaux, les branches des bougeoirs, les feuilles les marlis des assiettes. D’imposantes sculptures de troncs d’arbres en céramique émaillée, au naturalisme plein de poésie, servent de vases. Exposées à la galerie Gagosian, elles plaisent à toutes les élégantes, d’Inès de la Fressange à Diana Widmaier-Picasso. Setsuko connaît une vieillesse heureuse. À travers son travail, elle appréhende une réalité dont chaque instant recèle sa part de magie : «Je ne connais que l’art de la main qui sache enrichir l’avenir en utilisant les formes ravivées du passé», conclut-elle.

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