Seth, artiste urbain pas si naïf

Le 26 septembre 2019, par Stéphanie Pioda

Ses peintures poétiques sont immédiatement reconnaissables. Sur le marché depuis 2013 seulement, il fait partie des incontournables à retrouver sur District 13 pendant trois jours encore. Courez-y !

Le street-artiste Seth en action.
© Aline Deschamps

On le sait bien, il ne faut pas se fier aux apparences. Et ce proverbe populaire est tout particulièrement vrai pour aborder le travail de Seth, né Julien Mallaud en 1972. Cet artiste urbain déploie son univers poétique sur les murs du monde entier, avec des images dans lesquelles il met en scène des enfants, un ou deux, généralement de dos ou sans que l’on puisse en voir le visage ; cela pour permettre à chacun de se projeter, quelle que soit sa culture. «Mes peintures sont des portes qui s’ouvrent sur un monde imaginaire auquel chacun peut s’identifier», écrit-il. «Tout aussi absents que présents, on ne sait rien de leurs états d’âme, de ce qu’ils regardent ou de leurs sentiments. À chacun d’y voir ce qu’il veut.» La couleur participe également de la signature de l’artiste  traitée en aplats vifs aux contours atténués par une touche vaporeuse , véritable flot de gaieté qui répond si bien à la naïveté ordinairement attachée au monde de l’enfance. Mais voilà, s’attaquer à l’espace public n’est pas anodin, non plus que s’immiscer dans le quotidien des habitants. «Vu que je m’impose, j’essaie de faire en sorte que les gens intègrent mes sujets, les acceptent ; j’arrive sur la pointe des pieds, comme un invité», explique-t-il. L’enfance a une dimension universelle et constitue un véritable cheval de Troie pour entrer dans la zone sensible et émotionnelle des passants, afin de capter leur attention pour ensuite laisser le cerveau analyser. «Le public voit des petits bonshommes mignons, sympas, mais chacun raconte quelque chose de plus politique.» Plus ou moins, selon le contexte : l’anamorphose de son vortex de couleurs rayonnant de la tête du garçon sur l’immeuble de la rue Jeanne-d’Arc, dans le 13e arrondissement parisien, est une simple invitation à changer de point de vue sur le monde, mais aussi à regarder différemment les immeubles des quartiers populaires. Dans ses peintures récentes produites à Shanghai, on peut comprendre assez aisément que la petite fille à la casquette de Mao, qui vient de couper le fil du téléphone-gobelet du petit garçon, ou le gamin tirant de sa fronde sur une caméra traduisent ou dénoncent le contrôle excessif de la population... tout en demeurant des jeux d’enfants !
 

Seth (né en 1972), À la plage, Haïti.
Seth (né en 1972), À la plage, Haïti. DR

Une image impactante
L’artiste tire sa conception de «peintre public» en partie de sa rencontre avec Mono Gonzalez, le père du street art chilien, qui illustrait les idées du programme de l’Unité populaire de Salvador Allende à la fin des années 1960. Seth a réalisé son premier grand mur en 2012 au Chili avec lui, et ensemble, ils poursuivent des projets dans des quartiers défavorisés en Chine, en Ukraine, en Haïti, ou encore pour l’exposition «1, 2, 3 soleil», actuellement à l’institut culturel Bernard-Magrez à Bordeaux. Pour autant, il reste toujours à la limite et ne se revendique pas comme un artiste engagé, plutôt attaché à développer un propos, à ne pas tomber dans l’acte gratuit ou créer des œuvres juste décoratives. S’il ne veut jamais traduire exactement ses intentions, c’est pour laisser cette liberté d’interprétation à chacun. «Le message n’est pas direct pour que le public puisse comprendre à sa manière, s’interroger. J’utilise une esthétique simple avec une seule idée à chaque fois pour ne pas mélanger les choses, pour créer une image impactante.» On retrouve cette richesse de strates de lecture dans son nom, Seth, référence au troisième fils d’Adam et Ève après le meurtre d’Abel par Caïn, au chiffre parfait ou au dieu du panthéon égyptien : jaloux, Seth a assassiné son frère Osiris, qu’a ressuscité sa sœur Isis, faisant de lui le dieu de la renaissance et du monde des morts. Il véhicule une connotation à la fois négative (rival d’Horus, associé au désert aride, au mal qu’il faut abattre) et positive, au point de devenir une des divinités nationales, aux côtés d’Amon et Rê, comme l’atteste le nom de Seth Ier. «Horus et Seth sont en paix et réunis. Ils fraterniseront désormais et cesseront leurs querelles en tout lieu où ils se rendront», peut-on lire sur la pierre de Chabaka (VIIIe siècle av. J.-C.). Précisons que l’artiste est aussi le fondateur de la maison d’édition L’Œil d’Horus, un temps installée rue du Caire...

 

Seth, L’Échelle, rue Saint-Blaise à Paris, dans le 20e arrondissement.
Seth, L’Échelle, rue Saint-Blaise à Paris, dans le 20e arrondissement. DR

Les voyages forment la jeunesse
S’il a fait ses armes dans les rues du 20e arrondissement parisien pendant ses années «lycée» avec ses copains dès 1996, sa formation achevée en 2000 à l’École nationale supérieure des arts décoratifs l’a armé pour aller plus loin. «J’ai mis très longtemps à me construire et à trouver mon style. Au début, c’était un loisir, je faisais du graffiti en parallèle de l’Ensad». Un tour du monde, en 2003, a tout chamboulé. De Cuba au Chili, de l’Australie à l’Asie... Il a ensuite embarqué pour l’émission «Les nouveaux explorateurs», sur Canal+, de 2009 à 2014, où il proposait de découvrir les pays autrement, à travers les arts de la rue au sens large et pas uniquement le street art. Le rêve ! Plus besoin de collaborer à des dessins animés ou des livres pour gagner sa vie, les portes de la liberté s’ouvraient toutes grandes. Car, si Seth se définit comme un globe-painter, c’est bien que son terrain de jeu est la planète. Ce qui le fait vibrer est avant tout le lien qu’il crée avec le public dans la rue. Il enchaîne les projets sur les murs de Shanghai à Kiev, en passant par Miami, Haïti, Djerba, Séoul, Paris ou Sète, mais aussi Pont-l’Évêque ! Nomade dans l’âme, il se pose de temps en temps dans l’atelier, le marché de l’art ayant commencé à s’intéresser à lui en 2013. Aujourd’hui, il fait partie des dix artistes «incontournables» et trouve un équilibre entre la production dans la rue et sur toile, où il s’autorise des sujets un peu plus sombres. «L’art peut soulager, aider à vivre des choses difficiles. Une œuvre fait rêver, active le cerveau, et ce qui m’intéresse vraiment est l’humain, la rencontre avec l’autre, la découverte d’une culture différente…» C’est aussi pourquoi il ne peint pas des sujets au hasard. Il commence toujours par un véritable travail de préparation et de recherche pour comprendre le pays et toucher la population. Les Trois masques, qu’il a peints à l’université Chosun, de Gwangju, en Corée du Sud, renvoient directement à la sagesse des singes («Ne pas voir le mal, ne pas entendre le mal, ne pas dire le mal»), mais aussi aux masques coréens, tal, qui étaient à la fois des objets de culte religieux, associés à la maladie ou la malchance et des figures du théâtre dansé. Ils deviennent alors sujets d’une critique humoristique de la société coréenne. À Dubaï, si on lui a interdit de peindre des visages, il a fait une pirouette en contournant un autre interdit, avec les deux figures monumentales d’enfants s’embrassant à travers une fenêtre. Une obsession transparaît dans ces œuvres : la fuite, quitter ce monde pour plonger dans une dimension parallèle, traverser les murs pour une autre réalité grâce à son vortex de couleurs. Paradoxalement, ses œuvres prennent corps dans la 3D, puisqu’il dédouble ses personnages dans des sculptures encore plus présentes et nous place entre des murs between walls, pour reprendre le titre de sa dernière exposition à la galerie Itinerrance.

à voir
«District 13 - International Art Fair», Drouot - Richelieu. 
Jusqu’au 29 septembre 2019.
www.district13artfair.com


«Seth», institut culturel Bernard-Magrez, château Labottière,
16, rue de Tivoli, 33000 Bordeaux, tél. : 05 56 81 72 77. 
Jusqu’au 7 octobre 2019.
www.institut-bernard-magrez.com
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