Serge Poliakoff, ou le silence habité

Le 21 mai 2019, par Philippe Dufour

Modernes icônes, les compositions du peintre semblent vibrer d’une présence immémoriale. Elles sont pourtant le fruit d’un long cheminement vers l’abstraction, comme en témoigne un bel exemple, bientôt dévoilé à Deauville.

Serge Poliakoff (1900-1969), Gris, vert, bleu, 1955, huile sur toile, 119 89 cm (détail).
Estimation : 150 000/180 000 

Subtile partition de notes pâles, que viennent réveiller trois aplats de couleur forte, la toile Gris, vert, bleu a été composée par Serge Poliakoff en 1955. Il s’agit d’un millésime faste pour l’artiste, où son travail, enfin reconnu, se voit récompensé par toute une série d’hommages. Dans la préface au volume II du catalogue raisonné qu’il a consacré à son père (Acatos Publishing, Paris 2004), Alexis Poliakoff rappelle combien, en cette année charnière, la notoriété de ce dernier «[…] devenait internationale auprès des collectionneurs. Après la Belgique, c’était les musées d’Allemagne et des Pays-Bas qui l’honoraient en l’invitant à exposer son œuvre». En mars 1953 déjà, la Circle & Square Gallery, à New York, l’avait célébré par une exposition personnelle. À Paris, les tableaux de l’artiste étaient présentés par les défenseurs des avant-gardes : Jeanne Bucher, Denise René, Dina Vierny, mais aussi la galerie Bing. Notre toile, elle, a été acquise à la même période auprès de la galerie Ariel, avenue de Messine, dont le propriétaire, Jean Pollack, était un ami du peintre. Elle affiche un pedigree des plus alléchants, car depuis son achat par un collectionneur du Havre ayant été conservée dans sa descendance , elle n’est apparue dans aucune exposition. C’est donc illustré par une photographie en noir et blanc que Gris, vert, bleu est répertorié sous le numéro 55-60 dans le catalogue raisonné, portant aussi le numéro d’archive Poliakoff «955004».
Architectures cyclopéennes
Autour de 1950, Serge Poliakoff parvient donc à l’expression pleine de son art, édifiant des architectures équilibrées, et comme constituées de volumes qui s’interpénètrent. Une démarche que le critique Julien Alvard, en 1956, dans la revue XXe Siècle, a pu qualifier avec justesse d’«avènement d’une monumentalité» dans l’œuvre de l’artiste. Ce long chemin vers l’abstraction a débuté véritablement en 1938 à travers de nombreuses études à la gouache, et une première Composition abstraite, exposée à la galerie parisienne Le Niveau. À cette occasion, Vladimir Kandinsky déclare, enthousiaste : «Pour l’avenir, je mise sur Poliakoff !» Jusque-là, le jeune émigré russe, installé à Paris depuis 1923, avait élaboré une expression plutôt figurative, bien que schématisée. Un style acquis lors de ses années parisiennes d’apprentissage, à la Grande Chaumière ou à l’académie Frochot, ou encore lors d’un bref passage dans l’atelier d’André Lhote. Plus tard, la fréquentation des Delaunay et d’Otto Freundlich ne sera sans doute pas étrangère à des recherches qui intégreront vite formes inédites et couleurs brillantes. Ainsi en est-il de ces rouges et jaunes récurrents, qui rythment ici le centre de la composition de leurs vibrations… Serge Poliakoff obtient la nationalité française en 1962 ultime consécration : cette année-là, il sera choisi pour représenter son pays à la Biennale de Venise, avec une salle entièrement consacrée à ses toiles. 

vendredi 31 mai 2019 - 14:30 - Live
Deauville - Le Galaxy, route des CréActeurs, BP 60089 - 14800
Tradart-Deauville
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne