Senigallia, cité photographique

Le 23 avril 2019, par Zaha Redman

Consacrée aux cent cinquante premières années du médium, une nouvelle biennale en Italie parie sur l’ouverture et la démocratisation des tirages d’époque. Un prélude de trois jours se tient en mai avant le lancement officiel, prévu en 2020.

Pietro Marubbi (1834-1903), Montagnard de Clementi, vers 1878, albumine colorié à la boue et aux pigments naturels.
Courtesy Collection Pierre de Gigord

Le lancement d’une biennale est toujours galvanisant, d’autant plus s’il a lieu, non pas dans une ville phare comme Paris, New York, Londres, Moscou ou Dubaï, mais à Senigallia, dans la région des Marches. Et il faut s’appeler Serge Plantureux, expert en photographie, pour avancer avec aplomb au sein d’un tel projet. À Senigallia donc, au bord de l’Adriatique, entre Ancône et Rimini, se tiendra début mai la préfiguration d’une nouvelle biennale dédiée aux cent cinquante premières années de la photographie, de 1839 à 1989. Ce pas de côté, hors des Mecques contemporaines toutes-puissantes, n’est pas un pari vain : il repose sur l’idée que la révolution digitale, après avoir éloigné le public du rapport direct avec le papier, va susciter un nouvel engouement pour la photographie des XIXe et XXe siècles, un désir d’accéder aux originaux et une démocratisation du marché des tirages d’époque. Marchand parfaitement introduit dans l’univers des musées, du marché photographique et du livre ancien, voyageur infatigable, Serge Plantureux  assisté de la commissaire invitée Francesca Bonetti  compte sur sa réputation et son autorité pour attirer, dans ce coin d’Italie, des collectionneurs, des marchands et des experts. Il s’appuie aussi sur le constat que les grandes foires internationales, trop verticales et élitistes, ont mis sur la touche des acteurs qui seront heureux d’avoir accès à une manifestation plus ouverte.
 

Mario Giacomelli (1925-2000), Primo Maggio al fiume, Misa, 1960, tirage argentique d’époque.   
Mario Giacomelli (1925-2000), Primo Maggio al fiume, Misa, 1960, tirage argentique d’époque. 
Courtesy Archivi Mario Giacomelli - Senigallia © Rita e Simone Giacomelli


Un terreau fertile
Depuis le milieu des années 1990, Plantureux se rend en famille chaque été à Senigallia, où il a fréquenté le peintre, poète et photographe Mario Giacomelli (1925-2000), originaire de la ville. Sur les plages, par son entremise, les haut-parleurs distillent des réclames telles que « la fotografia è la piu bella di tutte le collezioni » («la photographie est la plus belle de toutes les collections»). «Tout le monde à Senigallia adore et connaît la photo, dit-il. Les bars et les espaces publics l’affichent, les familles la collectionnent. C’est surtout Giacomelli qui est à l’origine de ce phénomène : il payait avec des photographies.» Mais c’est Giuseppe Cavalli (1904-1961) qui sème ici les premières graines, dans la seconde moitié des années 1930. Intellectuel en rupture avec le fascisme, il s’exile à Senigallia et démarre une carrière photographique pour promouvoir une esthétique opposée au romantisme, à la rhétorique fasciste, mais aussi au reportage et à la photo documentaire. Son élève Ferruccio Ferroni (1920-2007) reprend le flambeau pour le transmettre à Giacomelli, imprimeur avant d’être photographe. Fort de cet héritage, Carlo Emanuele Bugatti, juriste, écrivain et poète, fondateur d’un musée d’art moderne local, s’est battu pour la création d’un lieu dédié au patrimoine photographique, mais les moyens financiers n’ont pas été trouvés. Le jingle de Plantureux sur la plage n’est donc pas une lubie : il s’inscrit dans une tradition locale. «Il y avait à Senigallia, rappelle-
t-il, une galerie clandestine d’art contemporain dans un bâtiment abandonné, une ancienne pension de famille le long de la voie ferrée. Chaque pièce était transformée en salle d’exposition. Cet espace était tenu par un jeune homme formé par Giacomelli, qui lui a transmis le goût de l’art. Aujourd’hui, il fait partie de l’équipe de la biennale.» Cette première rencontre se veut une rampe de lancement et se tient dans deux palais du centre historique de Senigallia. Le Palazzetto Baviera accueille la foire proprement dite et des expositions consacrées à la première période de l’histoire du médium 
(1839-1914). Sont présentés des œuvres du comte Minutoli dans le cadre d’un premier projet de musée virtuel, pour contribuer à la formation des étudiants, des portraits au daguerréotype ainsi que vingt-cinq autres d’hommes et femmes albanais de Pietro Marubbi, produits dans les années 1870 par le premier studio des Balkans à Scutari, encore sous administration ottomane. Coloriés avec de la boue et des pigments naturels, ceux-ci font partie de la collection Pierre de Gigord, dédiée à l’Empire ottoman. Toujours au Palazzetto Baviera, on peut voir des épreuves de Luigi Naretti, premier reporter en Abyssinie et en Érythrée, des photographies sur papier des années 1840-1860, des calotypes et des tirages albuminés, voire des œuvres rares et curieuses de la collection Serge Kakou. Second lieu investi, le Palazzo del Duca accueille trois monographies consacrées aux figures tutélaires de la photographie à Senigallia que sont Cavalli, Ferroni et Giacomelli. Également au programme : trois matinées de conférences en italien (2 mai) ou en français (3 et 4 mai), consacrées aux artistes exposés, à l’expertise, aux controverses dans ce domaine d’expression et aux droits d’auteur. Serge Plantureux et Francesca Bonetti espèrent attirer experts et amateurs américains, latino-américains, russes ou chinois. Ils souhaitent également inviter des commissaires internationaux pour mettre en scène les prochaines éditions. Homme d’intuition, enjoué, Plantureux pose, avec cette nouvelle manifestation, quelques postulats intéressants. Il observe que la numérisation et la mise à disposition médiatique des images, des informations et des catalogues ont produit des effets pervers, notamment un raidissement du rapport à l’art et une morosité malsaine. En réunissant, dans cette séquence historique, la photographie des XIXe et XXe siècles (jusqu’en 1989), il tente d’esquisser une nouvelle géographie, européenne et internationale, du marché dédié à la spécialité.

Mario Giacomelli, La Domenica in Campana, 1954, 9,5 x 7,5 cm tirage argentique d’époque.
Mario Giacomelli, La Domenica in Campana, 1954, 9,5 7,5 cm tirage argentique d’époque. Courtesy Archivi Mario Giacomelli - Senigallia © Rita e Simone Giacomelli


À voir
Preludio Biennale di Senigallia, 2, via Marchetti, Senigallia,
Du 2 au 4 mai 2019.
biennaledisenigallia.it
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