Selon le rapport Artprice, les ventes publiques plient, mais ne rompent pas

Le 08 avril 2021, par Carine Claude

Selon le dernier rapport Artprice, le marché « Fine art » des ventes publiques affiche un résultat de 10,57 Mrd$ en 2020. Une bonne performance compte-tenu des circonstances exceptionnelles de l’année écoulée.

© Artprice

Le grand effondrement n’a pas eu lieu. En 2020, le marché de l’art mondial réalise un chiffre d’affaires de 10,57 Md$, soit une baisse de 21 % (2,8 Md$) comparé à 2019. Un moindre mal par rapport à 2009, année de triste mémoire où il avait dévissé de 36 % en pleine crise financière. Les données analysées par Artprice – les ventes publiques de « fine art » – montrent au contraire une forte résilience du marché et les premiers signes d’une réorganisation de ses pratiques comme de son modèle économique… tout en restant cependant dominé par le duopole Sotheby’s-Christie’s, qui représente environ 60 % du produit de ventes d’œuvres d’art en Occident soit 3,7 Md$. Si le rôle de ce binôme, les bonnes performances des ventes en ligne et la locomotive asiatique limitent la casse, Artprice explique cette inflexion de 21 % au niveau mondial par «la perte de vitesse fort compréhensible du secteur haut de gamme». En d’autres termes, les chefs-d’œuvre qui tirent habituellement le marché vers le haut sont restés sagement accrochés à leurs cimaises, leurs propriétaires attendant d’y voir plus clair pour les mettre en vente. Ainsi, selon le rapport, plus de 500 œuvres millionnaires manqueraient à l’appel, le nombre de lots de cette catégorie ayant baissé d’un tiers par rapport à 2019.
Domination asiatique
Représentant 39 % du marché mondial, la Chine passe en tête et se paie même le luxe d’une légère croissance avec un chiffre d’affaires de 4,16 Md$, soit une augmentation de 2 % par rapport à 2019. L’Allemagne progresse également de 11 %, mais fait figure d’exception dans le paysage occidental, qui voit les résultats des pays leaders se contracter d’un tiers, voire plus, pendant cette année marquée par la crise sanitaire. Ainsi, les États-Unis qui occupent 27 % du marché mondial avec 2,8 Md$ de chiffre d’affaires accusent une perte de 39 %. Respectivement en troisième et en quatrième position, le Royaume-Uni (1,5 Md$ de chiffre d’affaires) et la France (578 M$) perdent chacun 30 % de leur chiffre d’affaires par rapport à 2019. Selon Artprice, cette montée de la Chine en pole position s’explique par une combinaison de facteurs, notamment le rôle de certains acheteurs fortunés, peu impactés par la crise, qui ont rapidement transformé leurs liquidités en œuvres d’art, ou encore la hausse qualitative des ventes courantes dans le pays. Au-delà de la Chine, c’est toute l’Asie qui domine l’année 2020 en montrant des signes précoces de reprise d’activité, alors même qu’elle fut le premier continent touché par la crise sanitaire. Avec près de 1 Md$ cumulé, Poly et China Guardian représentent le tiers du marché en Chine continentale. Implantée de longue date à Hong Kong, où elle réalise un quart de son résultat mondial en «fine art», Sotheby’s enregistre le meilleur résultat de toute l’Asie en écoulant plus de 563 M$ d’œuvres d’art en 2020. La crise sanitaire aura eu un fort impact sur le résultat en Occident ( — 30 %) malgré un nombre stable de lots vendus (468 000) par rapport à 2019. Le marché américain affiche les plus lourdes pertes. Le nombre d’œuvres à plus de 10 M$ a été quasiment réduit de moitié à New York (30 contre 58 en 2019). Le Royaume-Uni perd 653 M$, suite à la contraction de son marché haut de gamme également. Pourtant, quelques ventes significatives auront marqué le tempo de cette année hors normes, comme la vente d’un triptyque de Bacon par Sotheby’s, parti pour 84,5 M$ le 29 juin. La maison américaine s’impose également sur les marchés britannique et italien.
Un premier semestre quasi inexistant
La lecture des résultats annuels dévoile également la réactivité des opérateurs qui, après une phase de sidération, ont rapidement déployé un arsenal d’initiatives notamment en ligne pour éviter ce qui aurait pu devenir un effondrement sans précédent. Les résultats du premier semestre en témoignent : suite au premier confinement, les pertes enregistrées par les ventes aux enchères ont été considérables, aux alentours de 60 % du chiffre d’affaires en Occident et de 91 % en Chine. Le tournant est pris dès le mois de juin avec Sotheby’s, qui génère 231 M$ lors de sa vente d’art contemporain, puis 194 M$ pour la vente «De Rembrandt à Richter», tandis que celle de Christie’s «ONE: A Global Sale of the 20th Century» atteint les 300 M$ début juillet. Francis Bacon (Inspired by the Oresteia of Aeschylus, 84,5 M$, Sotheby’s), Roy Lichtenstein (Nude with Joyous Painting, 46,2 M$, Christie’s) et Sanyu (Quatre nus, 33,3 M$, Sotheby’s Hong Kong) obtiennent chacun leur troisième meilleur résultat. Les vacations d’automne et d’hiver sauveront l’année, à tel point que les résultats du second semestre dépasseront ceux enregistrés en 2019 sur la même période, soit une hausse de 7 % pour le résultat occidental et de 71 % côté chinois. D’ailleurs, à lui seul, ce second semestre fera tout le succès de l’année chinoise, puisqu’il représente 96 % du produit des ventes 2020.
Le numérique sauve le marché
Cette dynamique du second semestre doit beaucoup aux initiatives en ligne déployées par les maisons de ventes. Grâce à la dématérialisation, 79 % du produit annuel et 91 % des lots vendus ont pu être maintenus aux enchères. Malgré la frilosité du marché haut de gamme et le fait que l’offre globale d’œuvres mises sur le marché ait été réduite (le nombre de lots vendu baisse de 9 %), le taux d’invendus, lui, a diminué significativement par rapport à 2019 ( — 34 %). En clair : plus d’œuvres ont trouvé acquéreur, notamment grâce aux ventes en ligne. «La pandémie qui s’est abattue de façon inattendue sur le monde a obligé les acteurs du marché de l’art à accélérer un processus de digitalisation qu’ils repoussaient depuis trop longtemps», explique Thierry Ehrmann, fondateur d’Artprice. En live depuis la salle de ventes ou en mode 100 % online sans commissaire-priseur aux manettes, les ventes aux enchères «en distanciel» se sont imposées tout au long de l’année. Sans doute faut-il y voir l’efficacité et la réactivité des maisons de ventes, déjà bien rodées aux systèmes des vacations dématérialisées… et des acheteurs, qui avaient déjà pris le pli avant même le début de la pandémie. Sotheby’s, qui avait déjà enregistré une progression de 25 % pour ses ventes en ligne en 2019, voit ces dernières exploser en 2020 avec une progression de 440 %, tous secteurs confondus. L’opérateur a même obtenu le prix le plus élevé jamais payé pour un tableau pendant ses ventes en ligne, 1,3 M$ pour une toile de George Condo (Antipodal Reunion, 2005). Ses concurrents ne sont pas en reste, puisque Christie’s progresse de 262 % et Phillips de 134 % dans le secteur de leurs ventes online. Le rapport souligne également que le taux de vente globalement très satisfaisant (76 %) peut s’expliquer par l’arrivée de nouveaux enchérisseurs, plus jeunes et plus agiles numériquement. Un succès des ventes en ligne qui repose donc sur «une audience renouvelée, couplée à des estimations prudentes pour être attractives», et ce malgré un environnement numérique extrêmement concurrentiel lié à la multiplication des offres et des acteurs présents sur le Net. «Le marché de l’art a échafaudé un nouveau modèle économique et atteint un nouvel équilibre que les projections les plus optimistes prévoyaient pour 2025, analyse Thierry Ehrmann. Il est désormais beaucoup mieux adapté pour faire face à cette autre manière de vivre et de collectionner, qui est celle du XXIe siècle.» Reste à voir si cette trajectoire optimiste se confirmera en 2021.

à lire
Le Marché de l’Art en 2020 est téléchargeable gratuitement sur le site d’Artprice, www.artprice.com.
61 pages, en français.
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