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Sebastião Salgado, l’œil du monde

Le 28 octobre 2021, par Sophie Bernard

En près de cinquante ans de carrière, il a parcouru le globe pour rendre compte de la vie des hommes et de l’état de la planète. À 77 ans, l’académicien , récompensé au Japon par un Praemium Imperiale, se définit toujours comme photographe.

Sebastião Salgado, l’œil du monde
© The Japan Art Association / Shun Kambe 

Quel regard rétrospectif portez-vous sur votre parcours ?
J’ai quitté le Brésil avec ma femme en 1969 et ai commencé ma vie de photographe en 1973, après des études d’économie. Tout au long de mon parcours, la photographie a été une façon de vivre et de voir. Je ne suis pas militant d’un parti ou d’une cause en particulier, mais je me sens concerné par ce qui se passe à l’autre bout du monde car je porte un héritage spécifique : je viens d’un pays aujourd’hui encore en voie de développement, et je fais partie de cette génération qui a abandonné la campagne pour la ville. J’ai milité contre la dictature jusqu’à devoir partir.
Vos livres, aux titres éloquents, représentent des marqueurs à la fois de votre itinéraire et des problématiques sociétales des cinquante dernières années. Chacun témoigne-t-il d’un pan de votre vie ?
Oui, car chacun d’entre eux représente plusieurs années de travail. Mais surtout, j’ai photographié les immigrés alors que j’en étais un moi-même, les réfugiés parce que j’en étais un moi aussi et si je me suis intéressé aux travailleurs, c’est parce que la classe ouvrière est pour moi la base de l’économie. Les images d’Autres Amériques ont été réalisées après une période où je ne pouvais pas voyager, car j’étais réfugié en France. Lorsque j’ai obtenu ma naturalisation, je suis parti en Amérique latine pour me rapprocher du Brésil, où je n’ai pu me rendre qu’à la fin de ce travail. J’ai voulu aller au plus près de ma culture et de mes racines pour explorer des sociétés traditionnelles encore intactes. Aujourd’hui, cette réalité n’existe plus car ces communautés ne sont plus isolées : j’ai photographié la fin d’une époque. Pour Sahel. L’Homme en détresse, j’ai travaillé avec des organismes humanitaires comme Médecins sans frontières. On ne comprenait pas vraiment la cause de la famine. Aujourd’hui, on sait que c’était le début du réchauffement climatique, avec l’avancée du désert sur la région sahélienne.
L'homme était-il alors votre seule préoccupation ?
Oui, jusqu’aux années 2000, je n’ai photographié que l’être humain. Je voulais donner à voir aux gens d’ici la dignité de ces populations. Les idées de communauté, de solidarité, de partage et de distribution des richesses étaient profondément ancrées en moi. Le contraste entre les modes de vie ici et ailleurs était choquant. Ainsi, La Main de l’homme fait le pont entre ces deux mondes. En montrant les travailleurs de Chine, d’Inde et du Brésil, ce livre explique pourquoi des pans entiers de l’industrie étaient en train de disparaître en Europe. C’était la globalisation en marche, mais on ne connaissait pas encore ce mot. De ce travail d’archéologue a découlé le sujet suivant, l’exode : car j’ai vu des villes comme São Paulo, Bombay, Shanghai, Jakarta ou Mexico passer de moins de 5 millions à 15 millions d’habitants. J’ai assisté à la réorganisation de la famille humaine…

 

Sebastião Salgado (né en 1944), Après la première guerre du Golfe, Koweït, 1991.© Sebastião Salgado
Sebastião Salgado (né en 1944), Après la première guerre du Golfe, Koweït, 1991.
© Sebastião Salgado


Vous avez fait de brillantes études d’économie mais avez appris la photo sur le terrain. Quelles ont été les étapes de cet apprentissage ?
Après la publication de mes premiers reportages dans la presse et un passage à l’agence Sygma, il fallait que je fasse une école : l’agence Gamma a joué ce rôle. C’est là que j’ai été formé au journalisme par Floris de Bonneville (directeur de la rédaction de 1968 à 1996, ndlr). J’ai appris à utiliser la capacité de synthèse que j’avais acquise pour matérialiser les choses en images. On couvrait les événements du monde entier : les télégrammes arrivaient le matin, et le soir, on était dans l’avion. Par exemple, je suis parti en Afrique du Sud pour Time Magazine : j’avais une journée pour comprendre la situation, deux pour me repérer et les deux dernières pour photographier. Il fallait être rapide.
Que vous a appris Magnum, que vous avez intégrée en 1979 ?
Pour moi, c'était la porte du paradis. Dans cette agence, j’ai appris à travailler sur le long terme, c’est-à-dire plusieurs années sur chaque sujet. Mon amitié avec Henri Cartier-Bresson, George Rodger et Erich Lessing était antérieure à mon arrivée. Ces photographes m’ont pris en main et grâce à
Magnum, j’ai trouvé des magazines qui m’ont soutenu sur la durée 
: Paris Match en France, El País en Espagne et Stern en Allemagne.
Dans les années 1980 et 1990, vous avez obtenu les plus grands prix internationaux. Pourtant, les critiques n’ont pas tardé à fuser… Comment avez-vous réagi lorsqu’on vous a reproché d’exploiter le malheur humain ?
Les gens disaient que j’esthétisais la misère, mais je ne pouvais pas faire autrement. C’est ma façon de faire, le noir et blanc, la lumière et la composition… Je remportais du succès auprès de la presse et des collectionneurs américains. Au plus fort des attaques, j’ai quitté Magnum, mais cela pour d’autres raisons, et j’ai fondé ma propre agence (Amazonas Images, ndlr) avec ma femme Lélia. À la fin des années 1990, j’ai abandonné la photo… J’ai fait une dépression après le Rwanda et la Yougoslavie. En 1997, nous sommes retournés vivre au Brésil pour reprendre la ferme de mes parents. Mais la terre était si fatiguée qu’elle était inexploitable. Ma femme m’a dit : «Elle est aussi malade que toi ; la seule chose que l’on peut faire, c’est planter les arbres.» Et c’est ce que nous avons fait, en créant l’Instituto Terra, qui depuis a planté 2,5 millions d’arbres.

 

Autres Amériques, Équateur, 1982. © Sebastião Salgado
Autres Amériques, Équateur, 1982.
© Sebastião Salgado


Vous venez de recevoir le Praemium Imperiale, créé par la Japan Art Association et considéré comme le Nobel des arts. Que vous inspire une telle récompense ?
C’est une reconnaissance… Cela me touche particulièrement car cela vient du Japon, un pays proche de l’histoire moderne du Brésil. Je me sens très honoré, comme récemment lorsque l’université Harvard m’a nommé docteur ès lettres honoris causa. J’apprécie aussi le travail que j’effectue à l’Académie des beaux-arts : ce qui est important est que lors de nos séances hebdomadaires, avec mes collègues peintres, sculpteurs, architectes, cinéastes et musiciens, on discute de tout, et les prix que l’on remet sont un soutien aux artistes qui en ont besoin. Mais ma vie, c’est autre chose. Je suis photographe.
Votre corpus constitue une forme de patrimoine pour l’humanité. Comment envisagez-vous sa transmission ?
On réfléchit à créer une fondation en France, mais rien n’est décidé. Pour l’heure, mes archives sont vivantes : on fait des expositions, des livres, etc. J’ai 77 ans et dois en effet commencer à y penser sérieusement, mais il faut trouver un lieu, c’est compliqué…
À vos yeux, quel est le plus important : vos photos ou les arbres que vous avez plantés, qui d’une certaine façon représentent le futur ?
Je n’ai pas à choisir. Pour moi, c’est la même chose, car c’est la photo qui m’a amené aux arbres, à l’Amazonie, et à l’écologie. Dans les années 2000, j’ai repris mon appareil pour Genesis, un travail dédié aux paysages, animaux et peuples à l’état originel, puis j’ai fait Amazônia. C’est arrivé au moment où l’écologie commençait à devenir un enjeu pour tous et où le monde a pris conscience que l’Amazonie est essentielle pour la planète. C’est ma vie qui m’a poussé là-bas. La photographie continue de me porter…

à lire
Sebastião Salgado, Amazônia, Taschen, 2021,
528 pages, format XL,  100 € 
472 pages avec lutrin, format sumo, 3 000 €,
catalogue de l’exposition «Salgado Amazônia»
à la Philharmonie de Paris (jusqu’au 31 octobre 2021).

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