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Se délivrer de la loi du genre

Le 25 janvier 2018, par Vincent Noce

Que nos amis amateurs d’art et de tradition nous en excusent, mais nous voudrions bien tenter ici de nous livrer à un exercice d’interprétation «genré». L’auteur(e) de ces lignes s’inquiète en effet de la confusion qui semble s’emparer de notre langue, et qui prend une place toute particulière dans le discours sur l’art.…

Se délivrer de la loi du genre
 
© FRAC Lorraine

Que nos amis amateurs d’art et de tradition nous en excusent, mais nous voudrions bien tenter ici de nous livrer à un exercice d’interprétation «genré». L’auteur(e) de ces lignes s’inquiète en effet de la confusion qui semble s’emparer de notre langue, et qui prend une place toute particulière dans le discours sur l’art. La création d’aujourd’hui a manifestement besoin d’une phraséologie envahissante pour exister, comme si elle peinait à vivre par elle-même et par l’émotion qu’elle serait à même de susciter. Cet usage serait bienvenu si ces discours apportaient un complément de sens, alors que, la plupart du temps, ils se réfugient dans la multiplication de formules vides et de tautologies à visée publicitaire : peignant un crâne, l’artiste «interroge notre rapport à la mort» (car, n’est-ce pas, de nos jours les artistes «interrogent» beaucoup)… Les Québécois ou les Congolais n’ont heureusement pas attendu la France pour reprendre l’innovation langagière qui était la sienne au XVIe siècle et qu’elle a progressivement abandonnée. «Ah, cette fille, je l’ai enceintée», peut-on entendre dans les rues de Kinshasa. Mais a contrario de cette invention et de cette légèreté d’esprit, un des aspects déroutants de la novlangue pratiquée par l’administration ou les médias est la lourdeur et la laideur des expressions qu’ils voudraient imposer, dont les entreprises de féminisation sont le dernier avatar.

Le monde de la culture devrait ainsi être le premier à ne pas perdre de vue le respect de la personne, sinon l’esthétique des mots.

Notre délégué aux arts plastiques en partance souhaite ainsi bonne chance au «directeur-adjoint ou à la directrice-adjointe chargé.e des arts plastiques», qui va lui succéder sous l’égide de «le.la ministre de la Culture», pour maintenir la «force de frappe de “l’influençage” du spectacle vivant». Un lecteur vigilant nous reproche ainsi de parler de «la» ministre de la Culture. Il me faut plaider coupable. Personnellement, si l’on peut reprendre un peu de liberté dans ce débat enflammé, j’aurais la faiblesse de respecter le vœu de la personne concernée : la regrettée Françoise Cachin se considérait «directeur des musées de France». Mais si ses «successrices» se tiennent pour «directrices», c’est tout aussi bien. L’actuel(le) titulaire connaît plus de difficulté puisqu’elle a été reléguée à la fonction de chef de service, si bien qu’on ne sait si elle est cheffe, sinon cheftaine. Toutes sortes d’artifices sont recherchées pour éviter d’avoir recours à des féminisations péjoratives et qui renvoient souvent à une sexualité louche. Un «gars d’ici» devient une garce ; on pense aussi à courtisane, maîtresse, entraîneuse… Serge July a été un grand patron de presse, mais Anne Sinclair n’aimerait sûrement pas se faire traiter de «matrone». Le monde de la culture devrait ainsi être le premier à ne pas perdre de vue le respect de la personne, sinon l’esthétique des mots. En leur temps, Claude Lévi-Strauss et Georges Dumézil faisaient valoir que, en français, le genre grammatical «ne servait qu’accessoirement à rendre la distinction» entre hommes et femmes. Nous ne savons pas encore bien ce que nous gagnons à ces contorsions de langage, mais nous pouvons savoir ce que nous perdons : si le mot «genre» envahit aujourd’hui nos colonnes, à propos de tout autre chose que la grammaire, c’est que les Anglais ou les Américains n’osent pas parler de «sexe». La France ne devrait pas oublier qu’elle est aussi admirée pour sa licence, tempérée par son goût de la résistance au changement.

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