Science et patrimoine, la licorne ou la mule

Le 21 février 2019, par Vincent Noce

Pendant trois jours à Paris, près de mille savants et praticiens ont témoigné des progrès inédits de la science et la technologie appliquées à l’étude du patrimoine.

Étude d’une passoire en argent du trésor de Lavau par microscopie 3D.
© C2RMF-Vanessa Fournier

En 2013, une équipe scientifique a découvert, dans l’estuaire de la Tamise, des traces de pas sous une falaise érodée. Ses membres réalisèrent une photogrammétrie de cette réminiscence d’une petite famille d’hominidés, permettant de reconstituer des modèles en 3D de chaque empreinte. L’examen des pollens fossiles permit de mesurer leur ancienneté, autour de 850 000 à 950 000 ans : ce sont les plus anciennes traces des premiers hommes vues hors d’Afrique, apparemment de l’espèce éteinte Homo antecessor, dont des ossements ont été découverts en Espagne en 1994. Quand le directeur du British Museum, Hartwig Fischer, proposa d’exposer cette découverte l’année suivante, il eut la surprise de voir le département scientifique lui apporter une clé USB. Les centaines de clichés et leur modélisation étaient les seuls témoignages subsistant de cette trouvaille, les sédiments déposés par les marées l’ayant recouverte en deux semaines. Il conçut un dispositif qui permettrait aux visiteurs d’inscrire leurs pas dans ceux de ces habitants primitifs de ce qui n’était pas encore une île. L’exposition était éclairée par une poésie d’Édouard Glissant sur les migrations…
Être hybride
Cette parabole, Hartwig Fischer l’a tenue lors d’une rencontre mondiale de trois jours organisée par l’Académie des sciences avec le CNRS, sous l’égide d’un groupement interacadémique, sur le thème «Patrimoines, Sciences et Technologies». Dans l’impressionnant auditorium qui vient de s’ouvrir à l’Institut de France, des centaines de scientifiques se sont retrouvés, du 14 au 16 février, pour imaginer un avenir commun. Avaient précédé des réunions consacrées au projet européen Iperion-CH et à la gouvernance E-RIHS (European Research Infrastructure for Heritage Science), dont l’existence est appelée à être formalisée en 2022, qui témoignent de l’essor de cette… De quoi, au juste ? Ce domaine au carrefour de l’art et de la science peut-il constituer une discipline à part entière ? «Un conglomérat de sciences et de technologies, plutôt», s’est exclamé l’égyptologue Nicolas Grimal. Professeur d’archéométrie à Nicosie, Thilo Rohren a formulé l’espoir que cet être hybride que forme «la science du patrimoine» ne se retrouve pas assimilé à la mule, «cette bête de somme» difficile à localiser au firmament du règne animal. Chacun des participants brille «dans sa bulle d’excellence», a-t-il fait observer, en souhaitant que puissent se dégager des canons méthodologiques. «Les budgets sont là, notamment en Europe, qui est leader dans ce mouvement et doit le rester», fait-il remarquer en se référant notamment aux fonds offerts par Cost-Action (European Cooperation in Science & Technology). «Mais il nous revient de former une communauté de praticiens. Or, ce que vous voyez aujourd’hui, ce sont plutôt deux mille auteurs qui tiennent chacun à signer un article de cinq pages dans Nature ! »
Migrations
Tous les participants ont souligné les progrès spectaculaires de la technologie. Le spécialiste américain de la photographie Paul Messier a rapporté ses analyses extrêmement fines de l’épaisseur et la texture des épreuves, soulignant «le lien qui pouvait conduire aux humanités», après l’étude des changements dans les tirages de Robert Mapplethorpe dès lors qu’il a appris qu’il était malade du sida. Piero Baglioni, titulaire de la chaire de chimie à l’université de Florence, a donné un aperçu des nouveaux nano-gels et organogels pour la restauration des peintures modernes, développés dans le cadre de projets pilotes européens afin de limiter notamment la diffusion des solvants dans la couche picturale. Il a montré comment il était possible de «peler» la crasse superficielle d’une toile en y apposant des rectangles de tissu imbibés d’un solvant composé à 99 % d’eau, un procédé qui, dit-il, permet de nettoyer un Pollock en une semaine, plutôt qu’en deux ans avec des Cotons-Tiges. En même temps, lors des tables rondes ouvertes au public, la restauratrice Aurélia Chevalier, qui travaille sur cette recherche, n’a pas manqué de noter le contraste entre ces avancées, soutenues par une formation pluridisciplinaire de haut niveau en France, et «la paupérisation» dans laquelle on laisse s’enfoncer «une profession non légiférée». Katrien Keune, du Rijksmuseum à Amsterdam, a quant à elle évoqué la capacité prédictive de l’examen des migrations moléculaires et des dégradations survenues dans les peintures, en soulignant la complexité d’une action à l’œuvre dans une couche picturale qui peut dénombrer jusqu’à deux millions d’interactions. Plusieurs chercheurs ont ainsi souligné le caractère opératoire de leurs applications. Les analyses de métaux depuis l’âge de fer aident à calculer la durée de vie des containers de matériaux radioactifs, celles sur l’introduction du régime lacté en Mésopotamie contribuant à étudier le retour des intolérances aujourd’hui. Un algorithme mis au point par Messier permet de classer en moins d’une minute une collection de photographies, selon l’état de conservation de chaque tirage. À la croisée de la recherche et de l’éducation, Robert Erdmann, du Rijksmuseum, a démontré comment des écrans à deux millions de pixels pouvaient être exploités pour visualiser une toile jusqu’à la moindre fissure ou fibre, ou encore pour comparer des images en les superposant les unes aux autres. Une analyse multifractale de paysages de Van Gogh peut aider à leur datation, en identifiant l’évolution de la touche du peintre. Des intervenants ont cependant mis en garde contre le risque de biais dans ces approches, mais personne n’a osé faire remarquer qu’elles pouvaient aussi fonder des authentifications abusives et des pratiques malhonnêtes, auréolées du prestige de la science. Enfin, la conférence a adopté une déclaration appelant les gouvernants à soutenir ces recherches, la formation et ces efforts de rapprochement, Hartwig Fischer n’ayant pas manqué de rappeler que «l’homme est la seule espèce à avoir investi dans la transmission culturelle».

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