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Schlumpf, la passion automobile

Publié le , par Arthur Frydman

Le musée national de l’Automobile de Mulhouse, ouvert au public depuis le 10 juillet 1982, s’apprête à fêter son quarantième anniversaire. L’occasion de (re)découvrir l’histoire peu commune d’un lieu qui attire chaque année les amateurs de belles mécaniques.

Le musée de l’Automobile et son hall d'entrée, conçu par le cabinet Milou en 2006.... Schlumpf, la passion automobile
Le musée de l’Automobile et son hall d'entrée, conçu par le cabinet Milou en 2006.
© Alexis Toureau

Surnommé par Amédée Gordini, « le Louvre de l’automobile », le musée alsacien, installé dans le quartier du Péricentre à Mulhouse, revendique le titre de « plus importante collection automobile du monde ». Plus qu’un parking de luxe –comme ont pu le dire certaines mauvaises langues – l’établissement, musée de France depuis 2002, est installé dans une ancienne filature de laine construite entre 1880 et 1930. Un véritable coffre-fort de voitures retraçant les prémices et l’histoire de l’automobile. Plus de 500 véhicules de 98 marques y sont entreposés, tous classés au titre des Monuments historiques, à l’instar des bâtiments. En 2006, le musée – renommé Cité de l’automobile, un nom obsolète depuis le 1er janvier 2022 – fut agrandi, restructuré et rénové. Afin de réveiller le lieu quelque peu endormi, le chantier fut confié au cabinet d’architecture de Jean-François Milou qui a ouvert de nouveaux espaces dédiés aux expositions temporaires et a travaillé sur une nouvelle muséographie. Depuis, rien n’a bougé, à l’exception de l’aménagement extérieur, en 2011, d’un autodrome où circulent quelques vieilles gloires ayant appartenu à Fritz Schlumpf, magnat déchu du textile et grand architecte de cette incroyable collection à l’histoire sulfureuse. « Cette folie », comme dira François Mitterrand lors de sa visite du musée, doit l’essentiel à Fritz Schlumpf (1906-1992). Un Franco-Suisse né en Italie, établi à Mulhouse, ville natale de Jeanne, sa chère mère. Passionné d’automobiles, il achète en 1935 sa première Bugatti, une 35 B, bien avant que sa « collectionnite aiguë » ne débute. Dans les années 1960, Fritz, accompagné de son frère aîné Hans, bâtit un empire dans l’industrie du textile et achète l’usine de filature de laine HKC. Une affaire florissante qui leur procure une immense fortune, avec laquelle Fritz acquiert des centaines de voitures – qu’il restaure lui-même –, grâce à ses trouvailles personnelles et un réseau de rabatteurs à travers l’Europe. Plus de 500 véhicules, dont 123 Bugatti et 14 Rolls-Royce, sont achetés et entreposés dans un hangar au style Belle Époque, décoré de 500 répliques des lampadaires du pont Alexandre III, toujours visibles aujourd’hui.
 

Bugatti Type 101, conçue et fabriquée à 7 exemplaires en 1951. © Xavier de Nombel
Bugatti Type 101, conçue et fabriquée à 7 exemplaires en 1951.
© Xavier de Nombel

Un musée clandestin
1976 : tout est enfin prêt pour que les Schlumpf, désireux d’ouvrir un musée en mémoire de leur mère défunte, dévoilent la collection. Mais la crise mondiale du textile atteint l’entreprise familiale. Fritz Schlumpf est contraint à fermer ses usines, de moins en moins compétitives, qui sombrent toutes dans la faillite. La chute d’un empire qui ruine ainsi le projet de musée qu’il nourrissait. C’est alors que les ouvriers, non payés et tous licenciés, découvrent en 1977 le trésor de guerre de leur ancien et richissime patron. Tandis que les Schlumpf sont séquestrés dans leur villa avant de s’enfuir en Suisse, des milliers d’ouvriers décident d’occuper l’usine avec la partie la plus agissante de la CFDT, avant d’ouvrir eux-mêmes le lieu, qu’ils nomment « Musée des travailleurs », au public. C’est le début de « l’affaire Schlumpf » qui devait durer deux ans. Après un long procès pour abus de biens sociaux et fraude fiscale, la collection est confisquée. Classée Monument historique par le Conseil d’État en 1979, elle est vendue à l’association du musée national de l’Automobile – pour un prix modique de 44 millions de francs (15,4 millions d’euros) – qui ouvre officiellement la Cité de l’automobile en 1982. Aujourd’hui, la collection est intacte et s’agrège parfois de prêts et dons de voitures plus populaires. Les automobiles, aux carrosseries brillantes, entièrement restaurées par un atelier interne au musée, sont alignées comme à la parade et s’exposent dans l’ancien hangar clandestin paré d’un sol de gravillons. Bentley, Mercedes, Horch, Panhard, Gordini, Maybach, Voisin, Hispano Suiza : aucune marque de légende ne manque à l’appel. Le musée comprend surtout le plus grand ensemble de Bugatti au monde avec six Type 41 « Royale », dont le Coupé Napoléon, la voiture personnelle d’Ettore Bugatti. Thématique et chronologique, le parcours démarre sur « l’Aventure », qui retrace l’histoire de l’automobile de 1878 à nos jours. Deux autres espaces à thème poursuivent l’excursion avec « Course », qui mène les visiteurs sur la ligne de départ des plus célèbres grands prix, et « Chefs-d’œuvre », regroupant quatre-vingts des plus beaux véhicules des années 1930, dont les fameuses Bugatti. Une sélection de mascottes, de figurines décorant les bouchons de radiateurs des voitures ainsi que la collection Jammet – des autos pour enfants – complètent la visite.
 

Exposition «Iconiques mécaniques… et autres curiosités»© Musée national de l’Automobile – Collection Schlumpf. Photo Frantisek Zvardon
Exposition «Iconiques mécaniques… et autres curiosités»
© Musée national de l’Automobile – Collection Schlumpf. Photo Frantisek Zvardon

Nouvelles perspectives
Tout au long de l’année, le musée célèbre ses quarante ans de passion automobile. L’occasion pour ses équipes – notamment l’association de gestion du musée qui a récupéré, depuis janvier dernier, l’administration du site jusque-là assurée par Culturespaces – de donner une nouvelle dynamique et un vrai concept au lieu, devenu vieillissant et moins fréquenté que par le passé. « Nous sommes ravis d’être à nouveau les exploitants du musée. Nous allons superviser son fonctionnement, sa gestion juridique et économique et ses projets scientifiques et culturels comme la médiation, qui manquait cruellement à la compréhension de nos collections par nos visiteurs », confie Christine Dhallenne, présidente de l’association. « Des restructurations sont prévues, tant au niveau des parcours que de la programmation, ainsi que des rénovations des espaces du musée. Les objectifs sont multiples : multiplier les approches, les points de vue et les problématiques. Surtout, faire revenir le public et remettre celui-ci au cœur de la visite avec une nouvelle muséographie et l’utilisation du numérique. » Un renouveau qui débute par la présentation de deux expositions temporaires. La première, « Iconiques mécaniques… et autres curiosités », met en scène une quarantaine de véhicules – et plus de deux cents objets d’automobilia – extraits des réserves du musée et présentés aux visiteurs pour la première fois. « Ce sont nos petites ruines », s’amuse Catherine Fuchs, conservatrice en chef du patrimoine des musées de Mulhouse. « Le fonds du musée n’est pas uniquement constitué par ce que le public peut voir mais également par nos trésors cachés. Il faut savoir que 30 % de nos voitures, soit plus de 200 véhicules, étaient oubliées dans nos réserves, sans compter une myriade de bibelots qui prenaient la poussière. Des curiosités qui participent de l’histoire du musée, de la collection, de l’automobile et restées à l’abri des regards jusqu’à aujourd’hui.» La seconde présente les sept Bugatti Type 101 – un modèle né en 1951 et qui n’est pas le plus connu de la marque de Molsheim – réunies pour la première fois de l’histoire. « Il est le dernier modèle historique et de grand tourisme produit par le constructeur avant que Roland Bugatti ne vende l’entreprise en 1963. Les Schlumpf en avaient acquis trois parmi les sept construits. Le défi était de réunir les quatre derniers. Une première mondiale », conclut Guillaume Gasser, le directeur général du musée.

à voir
« Iconiques mécaniques… et autres curiosités », jusqu’au 6 novembre 2022,
et les sept Bugatti, jusqu’au 15 septembre 2022,
musée national de l’Automobile – Collection Schlumpf,
17, rue de la Mertzau, Mulhouse (68), tél. : 03 89 33 23 21,
www.musee-automobile.fr.
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