Sam Stourdzé

Le 30 juin 2017, par Sophie Bernard

Le directeur artistique des Rencontres d’Arles pour la troisième année conçoit la photographie dans toute sa diversité, alternant auteurs classiques et contemporains, points de vue documentaires et plasticiens.

© Photographie Stéphane Lavoué

Comment présenteriez-vous le festival des Rencontres d’Arles à celui qui ne le connaît pas ?
C’est une expérience globale. C’est tout à la fois découvrir des expositions qui sont comme une radioscopie, à un instant T, de la photographie, et la possibilité d’accéder à des lieux patrimoniaux exceptionnels dans une ville classée patrimoine mondial de l’Unesco, pour son architecture romaine et romane. Les expositions se déroulent dans des églises, des cloîtres, des sites industriels… Tout se fait à pied, ce qui permet d’explorer la ville.
Comment élaborez-vous la programmation, à la fois dans la continuité et le renouvellement ?
Ce festival, qui a 48 ans, est bien installé dans le paysage des grands rendez-vous culturels, tout en ayant un côté un peu trublion. Il est né à une époque où la photo ne s’exposait pas : c’est d’ailleurs pour cela que ses fondateurs l’ont créé. Arles a ainsi contribué à la reconnaissance de ce médium. Mais les temps ont changé et, aujourd’hui, nous avons une approche élargie. Nous aimons surprendre en proposant des aventures insolites, comme cette année avec Jean Dubuffet : il ne s’agit pas de révéler que ce peintre était photographe, mais de montrer comment il a utilisé l’image pour nourrir son processus créatif. Cette exposition rassemblera des photographies autant que des peintures et des sculptures. Plus globalement, nous avons la volonté de présenter la photographie sous toutes ses formes.

 

Juan Pablo Echeverri, Hulk, série «Supersonas», 2011. Exposition «La Vuelta, 28 photographes et artistes colombiens». Avec l’aimable autorisation de l
Juan Pablo Echeverri, Hulk, série «Supersonas», 2011. Exposition «La Vuelta, 28 photographes et artistes colombiens». Avec l’aimable autorisation de l’artiste.
© Rencontres Arles

Diriez-vous que vous cherchez à ouvrir des voies ?
Oui, car nous nous intéressons autant à la photo comme pratique artistique que comme objet culturel et objet de diffusion de masse : jamais l’image n’a été aussi omniprésente, sur internet, les réseaux sociaux… Notre rôle consiste à proposer une réflexion : qu’est-ce que cela dit du monde ?
La photographie documentaire occupe une place de choix. Est-ce une volonté de rendre compte de l’état du monde ?
En effet, cet aspect est très présent à travers une pratique que l’on qualifie de « nouveau documentaire». Il y a quelques années, ces photographes auraient travaillé pour la presse, qui offrait alors un vrai débouché et leur permettait de diffuser leur travail et d’en vivre. Aujourd’hui, la double page sur papier glacé n’étant plus le mode d’expression principal, les artistes «pensent» désormais leur production pour l’exposition. Ce qui a forcément des conséquences sur leur pratique. Ils travaillent sur le long terme. Je pense notamment à Mathieu Asselin, qui a mené une véritable enquête cinq ans durant sur Monsanto, ou à Gideon Mendel, qui documente depuis près de dix ans les conséquences du réchauffement climatique à travers le phénomène des inondations dans treize pays. Il y a également Samuel Gratacap, qui travaille sur la problématique des migrants dans une ville frontière entre la Lybie et la Tunisie, ou encore Mathieu Pernot, qui a retrouvé les Gorgan, cette famille de Gitans qu’il avait photographiée il y a vingt ans, alors qu’il était étudiant à l’école de photo d’Arles.

 

Sina Shiri, Côté silencieux, Neishabur, Iran, septembre 2015. Exposition «Iran, année 38, 66 photographes iraniens». Avec l’aimable autorisation de l’
Sina Shiri, Côté silencieux, Neishabur, Iran, septembre 2015. Exposition «Iran, année 38, 66 photographes iraniens». Avec l’aimable autorisation de l’artiste.
© Rencontres Arles

Quelles scènes étrangères présenterez-vous cette année ?
Les Rencontres d’Arles se positionnent sur ces photographies qui racontent le monde tel qu’il va, ou ne va pas, parce que c’est notre rôle d’explorer des pays difficilement accessibles. Ainsi, cette année, la Colombie et l’Iran sont à l’honneur. Sur la première, nous présentons vingt-huit artistes qui racontent le pays, lequel connaît des bouleversements majeurs grâce au règlement du conflit armé qui le détruisait depuis soixante ans. Quant à l’exposition sur l’Iran, elle rassemble soixante-six photographes historiques et contemporains, venant des quatre coins du pays, qui en montrent une image complètement renouvelée. Elle s’intitule « Année 38 », en référence à la révolution qui s’y est déroulée il y a trente-huit ans, comme si son histoire avait commencé au lendemain de cet événement majeur.
Pourquoi avoir choisi de mettre à l’honneur des collections ?
Encore une fois, notre mot d’ordre à Arles est de surprendre. Ainsi, dans le cadre de la thématique «Latina !», on en profite pour présenter la collection de Leticia et Stanislas Poniatowski sur l’Amérique du Sud des années 1960 à 2000. C’est la première fois qu’ils montrent autant de pièces. C’est une façon originale de découvrir ce continent, dont la richesse photographique est très peu connue. De son côté, Timothy Prus, directeur des Archives of Modern Conflict, qui appartiennent au collectionneur canadien Daniel Thomson, présentera un focus sur la photographie vernaculaire colombienne. Nous lui avons donné carte blanche pour créer une exposition-installation. Enfin, la collection de Claude Ribouillault sera montrée pour la première fois. Décalée, elle porte sur les nains, les hercules et autres géants.

 

Shadi Ghadirian, Qajar, 1998. Exposition «Iran, année 38, 66 photographes iraniens». Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la galerie de la R
Shadi Ghadirian, Qajar, 1998. Exposition «Iran, année 38, 66 photographes iraniens». Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la galerie de la Route de la soie.
© Rencontres Arles

Les classiques ont-ils aussi leur place aux Rencontres d’Arles ?
Oui, mais, là encore, avec cette idée de les montrer un peu différemment. Moins connu que Nobuyoshi Araki ou Daido Moriyama, Masahisa Fukase est l’un des grands de la photo japonaise. Une exposition sera l’occasion de le découvrir. Il y a également «Early Works», de Joel Meyerowitz, une petite exposition d’une quarantaine d’images composée uniquement de tirages originaux de ses débuts, les fameux vintages qui n’ont presque jamais été montrés en France. De véritables trésors pour les collectionneurs ! La soirée d’ouverture au théâtre antique lui étant consacrée lui permettra de raconter l’ensemble de son parcours. Autre grand nom : Roger Ballen, qui sera là non pas avec ses images, mais avec une installation dans un lieu étonnant qu’il a connu il y a quinze ans et qu’il a redécouvert et transformé en «maison Ballen»…
Pourquoi avoir choisi cette année de nouer des partenariats avec des institutions ?
Il est intéressant de voir que certaines viennent à Arles avec des expositions spécialement conçues pour le festival. Ainsi, dans le cadre de ses 40 ans, le Centre Pompidou nous offre une relecture de l’histoire du surréalisme à travers ses collections, tandis que la BnF montrera quinze photographes de la Datar, une commande de l’État sur le territoire français initiée en 1983, le Jeu de Paume la Chilienne Paz Errázuriz et le Bal, un aspect inédit du travail personnel de Kate Barry sur le paysage. Nous sommes ravis que ces institutions prennent Arles comme terrain de jeu !

 

page de gauche Joel Meyerowitz, Guichet de salle de cinéma, Times Square, New York, 1963. Exposition «Early Works». Avec l’aimable autorisation de l’a
page de gauche Joel Meyerowitz, Guichet de salle de cinéma, Times Square, New York, 1963. Exposition «Early Works». Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la Howard Greenberg Gallery.
© Rencontres Arles

Cet esprit d’ouverture va-t-il de pair avec ce que vous nommez le «Grand Arles Express» ?
Le Grand Arles Express est un concept que nous avons lancé l’année dernière avec les villes avoisinantes : une façon de dire que le Grand Sud est une destination photo, avec le Carré d’art de Nîmes, la collection Lambert en Avignon, le FRAC de Marseille et l’Hôtel des Arts de Toulon. Mais plus encore, les Rencontres trouvent un prolongement tout au long de l’année avec certaines expositions présentées à Paris, au musée de l’Histoire de l’immigration et au centre Assas, et en Chine. Non seulement une sélection de huit expos y est programmée, mais nous leur apportons notre savoir-faire en matière d’ingénierie culturelle, ainsi que notre nom, qui est gage de qualité. L’événement s’appelle le Jimei-Arles International Photo Festival et se tient dans la ville de Xiamen. C’est la preuve qu’il y a une vraie reconnaissance de notre expertise.
Toutes ces initiatives expliquent-elles le nombre de visiteurs, qui continue de progresser pour atteindre 100 000 l’an dernier ?
Il y a d’une part une exigence et d’autre part une manière de composer la programmation, avec plusieurs niveaux de lecture, qui fait que nous intéressons autant les professionnels que le grand public. C’est très encourageant de constater que 70 % de nos visiteurs reviennent. 

Cette édition est le reflet de notre époque, elle est très politique

Comment se porte le festival d’un point de vue économique ?
Arles tire plutôt bien son épingle du jeu, étant donnée la complexité de la période. Si nous sommes l’un des rares festivals à recevoir moins de 50 % de financement publics, précisément 40 %, pour autant, la Ville, le Département, la Région et l’État nous apportent un soutien essentiel. Le plus gros contributeur au budget d’Arles, c’est le public, qui paye son billet d’entrée. Les recettes ainsi générées représentent 25 % du budget. C’est donc lui qui finance notre indépendance. Le reste provient des ventes de livres et de produits dérivés et, surtout, de nos partenaires privés. Au total, le budget s’élève à 7 M€, avec une progression d’un million au cours des deux dernières années, en grande partie due à l’augmentation de la fréquentation. Cela nous permet de faire plus et mieux.


 

Gidéon Mendel, Jeff and Tracey Waters, Staines-upon-Thames, Surrey, Royaume-Uni, février 2014, série «Portraits submergés». Exposition «Un monde qui s
Gidéon Mendel, Jeff and Tracey Waters, Staines-upon-Thames, Surrey, Royaume-Uni, février 2014, série «Portraits submergés». Exposition «Un monde qui se noie». Avec l’aimable autorisation de l’artiste.
© Rencontres Arles
SAM STOURDZÉ
EN 5 DATES


1973
Naissance à Paris
2005
Assure pendant cinq ans la direction
des activités culturelles
à la Fondation Henri Cartier-Bresson
2009
Commissaire de l’exposition
«Fellini, la grande parade»
au Jeu de Paume à Paris
2010
Devient directeur du musée de l’Élysée
de Lausanne et assure la rédaction en chef
de son magazine, Else
2014
Devient directeur des Rencontres d’Arles
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