Salvator Mundi, le culte des clous

Le 31 octobre 2019, par Vincent Noce
 

Ainsi le sujet du vouloir ressemble-t-il à Ixion attaché à une roue qui ne cesse de tourner, aux Danaïdes qui puisent toujours pour emplir leur tonneau, à Tantale éternellement altéré.» Il serait sans doute exagéré d’affirmer que les journalistes chassant le Salvator Mundi dans les couloirs du Louvre, après l’avoir cherché aux quatre coins du monde, en sont à adhérer au pessimisme radical de Schopenhauer. Le philosophe a néanmoins axé sa pensée sur le lien entre le désir et le manque, ce qui pourrait éclairer la vanité de cette course-poursuite. En parvenant à insérer un propos scientifique et historiographique dans une mise en scène spectaculaire, la rétrospective du Louvre a bien mérité des louanges de la critique. «A blockbuster with brains», s’exclame Jonathan Jones, du Guardian : une méga-exposition, soutenue par une pensée, un phénomène plutôt rare en effet. Ce succès d’estime n’a pas empêché le tourbillon de la quête du Salvator Mundi de reprendre. Punaisée au mur, une carte, indiquant la place de choix qu’il aurait pu recevoir dans le parcours, près du chef-d’œuvre absolu de la sainte Anne, a pu être photographiée par des journalistes, juste avant d’être décrochée. Mais le Louvre a toujours dit en avoir demandé le prêt et il semble même disposé à renouveler sa foi en un miracle de dernière minute. Il avait pris les devants. Il y a cinq mois, le gouvernement avait décrété l’insaisissabilité de la peinture, «prêtée à l’exposition Léonard de Vinci du 24 octobre au 24 février». Une semaine avant l’ouverture, un arrêté modulait les seuils d’assurance consentie par l’État, selon que le prêt était «confirmé» ou non et en fonction de sa durée éventuelle. Le tableau y est prudemment noté comme «attribué à Léonard de Vinci» et la valeur d’assurance fixée à 175 M€. Le jeu de piste continue. Sur l’arrêté de juin, le propriétaire était désigné comme l’émirat d’Abou Dhabi. Mais, dans l’exposition, le cartel accompagnant la photographie infrarouge du Christ ne mentionne aucun propriétaire.

Longuement réprouvé comme une ruine largement repeinte, ce Christ vit par la grâce des médias sa résurrection à l’état d’icône.

Il n’en fallait pas plus pour relancer la machine à fantasmes. Il serait vraiment regrettable que cette écume fasse passer au second plan l’apport de l’exposition et les réflexions de fond explicitées dans un catalogue appelé à devenir un ouvrage de référence. Les conservateurs du Louvre se sont gardés de proposer une analyse d’un tableau qu’ils n’ont pas eu le loisir d’étudier et dont l’historique et l’attribution ont été disputés ces derniers temps. Il est ainsi hautement dommageable, pour l’histoire de l’art, qu’il ne puisse plus être examiné, à la lumière de ces débats, et confronté à d’autres œuvres du maître et de ses élèves. Il n’empêche : longuement réprouvé comme une ruine largement repeinte, le Christ vit par la grâce des médias sa résurrection à l’état d’icône. S’il était resté quelques traces de sa spiritualité, elles auraient été oblitérées par le prix indécent qu’il a atteint à New York. Dans cet état d’incertitude, sa mise en absence refonde une existence symbolique. Quand La Joconde a disparu en 1911, des milliers de Parisiens avaient participé à une procession devant l’espace laissé vide au mur, sur lequel ne restaient plus que les clous qui la soutenaient. Les gazettes ne savaient qu’inventer comme fadaises sur l’enquête en cours pour moquer les autorités. Un millier de personnes s’étaient pressées à son retour à l’École des beaux-arts, ce qui fut qualifié de «foule considérable». Aujourd’hui, le nombre de visiteurs qui défilent devant cette image dépasse les trente mille par jour. Le manque, c’est l’être. La célébrité de Monna Lisa a été décuplée du fait même de sa disparition. Encore faut-il réapparaître un jour.

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