Sainte-Anne, une collection pas comme les autres

Le 17 novembre 2017, par Stéphanie Pioda

Très confidentielle, la collection du musée d’art et d’histoire de l’hôpital Sainte-Anne (MAHHSa) se décline en deux volets, préfiguration du projet de déploiement dans la chapelle de l’hôpital parisien.

Charles-Octave Leg, SUPERALISME DIPLOMATIE, entre 1946 et 1950, huile sur toile, 44,5 x 57 cm. Photographie Dominique Baliko
© Musée d’art et d’histoire de l’hôpital Sainte-Anne, Paris 

Les plus anciennes œuvres du musée d’art et d’histoire de l’hôpital Sainte-Anne sont les dessins du docteur Gachet, datant de 1854 : alors jeune étudiant, il prépare une thèse sur la mélancolie à l’hôpital de la Salpêtrière. Il croque d’un trait sûr et économe ces folles internées qui illustreront son étude. Accueillant le visiteur de l’exposition, ces dessins, donnés dans les années 1960 par le fils du médecin connu pour ses liens avec Van Gogh, nous plongent immédiatement dans le contexte de la vie asilaire du milieu du XIXe siècle. C’est là tout l’enjeu de la première salle : aborder d’un point de vue circonstancié l’histoire de Sainte-Anne. Présentés juste à côté de scènes de vie silencieuse saisies par une femme connue par le monogramme H.A.R., ou de portraits de René-Ernest Brédier (professeur de dessin à la Ville de Paris et hospitalisé en 1942), les dessins de Gachet renvoient à l’ambiguïté qui sous-tend le propos et l’ambition de ce lieu : «Essayer d’éviter la stigmatisation de la folie et des catégories artistiques», comme l’explique le docteur Anne-Marie Dubois, responsable scientifique de la collection Sainte-Anne et commissaire de l’exposition. Or, d’un côté s’impose le site lui-même, irrémédiablement associé à la maladie mentale, et cette évidence «qu’on ne peut comprendre la présence de cette collection que par rapport à l’histoire de Sainte-Anne, qui commence à être un hôpital reconnu comme tel en 1867. Avant cette date, c’était un asile», poursuit la psychiatre. De l’autre, réside la volonté de «montrer que la collection est composée d’œuvres de toutes provenances et qu’elles ne sont pas réductibles à une appellation, ni à l’art des fous, ni à l’art brut». Les pièces proviennent en effet de dons de médecins, d’artistes ou des patients.
Un «art psychopathologique»
On oscille toujours entre le fait de revendiquer la nature même des œuvres produites dans un cadre psychiatrique  la création des premiers ateliers en 1950 opère un basculement  et la prise en compte de l’œuvre d’art en tant que telle, sans coller au contexte de création. Or, les éléments biographiques cités dans le catalogue rappellent systématiquement les pathologies des patients, alors qu’on évoque bien rarement la dimension artistique. On est amené à se poser la question de la définition de l’œuvre d’art, qui est pour Goethe «le plus sûr moyen de se soustraire aux exigences du monde»  ce qui semble déjà être le cas pour les malades  et pour Marcel Mauss «l’objet reconnu comme tel par un groupe». Le statut peut donc évoluer en fonction du groupe : ainsi, il est admis jusqu’au milieu du XXe siècle que les «productions spontanées» des patients peuvent révéler leurs pathologies on parle alors «d’art psychopathologique». Or, dès l’Exposition internationale d’art psychopathologique qui s’est tenue à Sainte-Anne en 1950 (voir l'article 
L’art des fous et la folie de la collection de la Gazette n° 37 du 27 octobre, p. 40), le psychiatre brésilien Mário Yahn constate : «D’une façon générale, nous trouvons une grande difficulté à établir une corrélation entre l’œuvre d’art du malade et son état mental, même à l’aide de la connaissance de sa vie antérieure.» Ou encore : «Un aliéné peut également, pour aussi grave que soit son état et selon certaines circonstances, produire des œuvres d’art identiques à celles d’individus normaux.» Freud ne disait-il pas que la différence entre le normal et le pathologique était une question de degré, et non de nature ? Armés de ce postulat, on plonge avec délectation dans la seconde salle, où sont réunies des visions fantastiques de l’Anonyme polonais, celles surréalistes de Charles-Octave Leg, à moins de préférer les aquarelles naïves d’Auguste Millet, les peintures délicieuses d’Albert Vecchiarelli ou celles rêvées de Hillairet. 1950 est une année charnière, parce qu’elle clôt la période chronologique du fonds historique composé de mille six cents numéros (à partir de cette date, on parle du fonds scientifique regroupant soixante-dix mille numéros) ; et aussi parce qu’elle renvoie à l’exposition que Dubuffet a organisée en 1949 à la galerie Drouin, à Paris, avec des artistes comme Aloïse Corbaz, Gaston Duf, Adolf Wölfli. Ces «stars» de l’art brut seront à l’honneur dans l’acte II, à partir du mois de décembre. Les deux expositions préfigurent le futur musée, qui sera installé dans la chapelle de l’hôpital à une date encore indéterminée. Labellisé «musée de France» en 2016, grâce à la volonté et la clairvoyance d’Anne-Marie Dubois, ce patrimoine géré jusqu’alors par une association est désormais inaliénable. 

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