Saint-Quentin et l’art déco, aux marches du palais

Le 31 août 2021, par Harry Kampianne

Une histoire imprégnée du souffle commercial du XIXe siècle où pousse une floraison de grands magasins : c’est dans ce contexte que naissent les origines et les mutations de l’actuel Palais de l’Art déco de Saint-Quentin.

© Ville de Saint-Quentin

La France du XIXe siècle a connu une révolution commerciale et industrielle sans précédent avec la loi Le Chapelier de 1791, proclamant la liberté de commerce sans restrictions. La capitale donna l’exemple avec le Bazar Français (1819), le Bon Marché (1853), le Bazar de l’Hôtel de Ville (1856), la Samaritaine (1870) ou encore les Galeries Lafayette (1893). Ses nouveaux temples de la consommation gagnèrent tout le territoire. C’est aussi l’avènement des prix affichés, modérés et non négociables. Période propice à un libéralisme encore balbutiant où de jeunes entrepreneurs ambitieux ont vite pressenti que l’alliance du commerce, de la finance et de l’audace était un excellent tremplin d’ascension sociale et professionnelle. Saint-Quentin n’échappera pas à ce gigantesque rouleau compresseur. Boutiques et échoppes se multiplient comme des petits pains dans le centre de la ville et son agglomération. Le commerce de détail et de demi-gros, souvent tourné vers le textile, attire le chaland et la presse. Néanmoins, dès les années 1870, la diversité des produits est telle que bon nombre de magasins vont prendre la dénomination de Grand Bazar, généralement un vaste bâtiment doté d’une structure métallique encadrant une grande verrière sur rue, chapeautée d’une enseigne chatoyante. C’est dans cette ébullition et concurrence commerciale que le Grand Bazar de Saint-Quentin, qui deviendra le Palais de l’Art déco cent vingt-sept ans plus tard, ouvre ses portes le 15 décembre 1894, à 18 heures. Son fondateur Antoine Delherme (1855-1924) adopte une stratégie publicitaire innovante.
 

© Ville de Saint-Quentin
© Ville de Saint-Quentin

Du Grand Bazar aux Nouvelles Galeries
Le slogan « Entrée libre – Ne rien acheter avant d’avoir visité le Grand Bazar » fait fureur. Une des galeries du premier étage se transforme en salle des fêtes, dans laquelle on projette quotidiennement les films des frères Lumière. Vers 1902, Antoine Delherme décide de fusionner avec les Nouvelles Galeries fondées par Aristide Canlorbe en 1891. À partir de 1910, l’appellation Grand Bazar est remplacée par celle des Nouvelles Galeries et Magasins Modernes. Une période en or pour ces nouveaux commerces à la fois chics et populaires, où se croisent hauts fonctionnaires, bourgeois, belles élégantes, ouvriers et ouvrières au détour de stands attrayants. Tout ce petit monde baigne dans l’insouciance de la Belle Époque, une société où le renouveau décoratif et architectural frappe les esprits. En ce début de siècle marqué par l’Exposition universelle de 1900 à Paris, l’art nouveau (1890-1914), pourtant représenté par des artistes de talent tels qu’Hector Guimard, Victor Horta ou Gaudi, ne trouve pas réellement son public. Trop élitiste, trop tarabiscoté, trop exubérant, trop pompeux pour nombre de critiques de l’époque. En réaction à la virtuosité et la technicité de ce style, on lui préfèrera les formes géométriques et épurées de l’art déco (1919-1940), plus adaptable à la vie moderne et son industrialisation, celles des Années folles.

 

L’atrium ovale et le grand escalier entre 1927 et 1934. Fonds Bétons armés Hennebique. CNAM/SIAF/Cité de l’architecture et du patrimoine/A
L’atrium ovale et le grand escalier entre 1927 et 1934. Fonds Bétons armés Hennebique. CNAM/SIAF/Cité de l’architecture et du patrimoine/Archives d’architecture du XXe siècle.

Un fleuron de l’art déco
À l’aube des années 1920, Saint-Quentin panse ses plaies. Les déluges d’obus auront eu raison de la plupart des monuments et des commerces de la ville, dont les Nouvelles Galeries, dynamitées par l’armée allemande. Antoine Delherme décide de les implanter provisoirement sur la place de l’hôtel de ville, dans l’ancienne Brasserie de la Bourse, l’une des rares bâtisses de style art nouveau à Saint-Quentin. Le temps de demander un nouveau permis de construction et de donner sa confiance à l’architecte Sylvère Laville (1865-1955), afin d’assurer la direction du chantier. L’omniprésence de l’art déco, dont Saint-Quentin est l’une des villes pionnières, correspond aux attentes des nouvelles réalisations architecturales aux lignes sobres et élégantes. Sylvère Laville en tient compte tout en restant fidèle au principe des façades-vitrines conçues pour créer un lien entre l’intérieur et l’extérieur. Idem pour les rotondes, phares urbains des grands magasins de l’avant-guerre, qu’il épure de tout artifice. Les structures sont en béton armé, parfois ornées de bas-reliefs, le tout dans une géométrisation et une rigueur absolues. À l’intérieur, les bordures des coursives en fer forgé sont recouvertes de staffs dorés en forme de festons, ponctués de cabochons blancs. Les appliques et les lustres ont disparu, le mobilier également. Priorité à l’espace et aux meubles-vitrines où sont stockés les articles. Une réussite, un véritable fleuron de l’art déco. Mais Antoine Delherme décède en 1924, soit un an après avoir reçu l’autorisation de construire : les travaux sont alors poursuivis par son fils Pierre. Et le 9 avril 1927, les Nouvelles Galeries ouvrent leurs portes à un public déjà conquis. Au-delà d’une presse dithyrambique, Saint-Quentin profite de ce succès local pour devenir la capitale économique de l’Aisne. Durant cette période de l’entre-deux guerres, les Nouvelles Galeries vont subir de multiples transformations, notamment avec la crise de 1929 ralentissant les affaires en cours. Pour en atténuer les effets, Pierre Delherme décide d’ouvrir au rez-de-chaussée, en novembre 1933, une nouvelle enseigne, Prisunic, qui prendra le nom de Monoprix en 1947. Les Nouvelles Galeries restent toutefois fonctionnelles jusqu’en 1939.
Du commerce aux loisirs

Soucieux de concrétiser de nouveaux projets, il inaugure en 1935 une salle de projection, le Forum, où sont diffusés des films, des actualités et des dessins animés. À la Libération, Saint-Quentin revit : des bals sont organisés dans le Forum qui devient le Lido-Phare (1946), le Trianon (1952) puis l’Élysée-Dancing, en 1956. Parallèlement, une salle dédiée aux sports, l’Élysée-Sport, est inaugurée en 1954. Une époque plutôt faste entre les soirées dansantes, les projections cinématographiques et les rencontres sportives qui s’achèveront toutefois en 1963. Les Nouvelles Galeries tombent dans l’oubli pour renaître de leurs cendres un demi-siècle plus tard, lors des Journées européennes du patrimoine. Cette renaissance voit l’éclosion d’événements liés à Saint-Quentin, son histoire et l’art déco. Après une mise aux normes du lieu pour l’accueil du public, l’exposition « L’art déco et Saint-Quentin – L’invention d’un style international » ouvre ses portes de décembre 2015 à mars 2016. Un an plus tard, une nouvelle exposition se noue en partenariat avec la Cinémathèque française : « 1920 à Saint-Quentin – Cinéma et music-hall des Années folles ». Fiers de leur patrimoine, les Saint-Quentinois sont comblés lors de l’ouverture officielle le 5 juin 2021 du Palais de l’Art déco encore dans son jus, à l’occasion de l’exposition « Le Grand Magasin. Mode et art de vivre des années 1920-1930 ». Plusieurs thématiques – dont le sport, l’aviation, l’automobile –, toujours consacrées à cette période de frénésie artistique et sociale, sont déjà dans les tablettes de la mairie et du conseil régional en vue de futures expositions. La ville de Saint-Quentin souhaite enrichir une politique de programmation afin de susciter et centraliser toute initiative régionale autour de ce patrimoine historique que fut l’art déco dans le département de l’Aisne. Un défi à la hauteur de ces Années folles, que la région est prête à relever.

Le palais de l’art
en 4 dates
1894
Création du Grand Bazar
1927
Reconstruction et réouverture sous le nom de Nouvelles Galeries
1963
Fermeture des Nouvelles Galeries
2021
Ouverture officielle du Palais de l’Art déco
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