Roselyne Bachelot n’aime pas les experts

Le 19 novembre 2020, par Vincent Noce

La reine Ranavalona III, dont la couronne du dais a été remise à Madagascar par la France.
© Wikipédia

Frank Lloyd Wright, qui ne manquait pas lui-même de certitudes dans sa vision de la ville et de l’architecture, se plaisait à fustiger l’arrogance des intellectuels : «Un expert est un homme qui a cessé de penser, puisqu’il sait déjà tout.» À quoi Albert Einstein aurait été à même de répondre que le problème n’est pas tant de savoir, mais de comprendre… Comme quoi, les experts conservent quelque utilité. Ils n’en sont pas moins notoirement impopulaires, comme en atteste la fréquence des moqueries qui les accablent. «Si le monde explosait, la dernière voix audible serait celle d’un expert expliquant que c’est impossible», ironisait Peter Ustinov. Ce cortège de railleurs vieux comme le monde, ranimé avec nettement moins d’humour par les Gilets jaunes et les partisans de Donald Trump, est rejoint par Roselyne Bachelot. L’occasion d’affirmer la négation de l’expertise par le politique lui a été donnée par la discussion du projet de loi organisant le retour de dix-huit objets issus de l’Afrique-Occidentale française. On sait combien cette procédure a été mal emmanchée. Les sénateurs sont d’autant plus remontés qu’ils ont appris, quelques heures à peine après avoir adopté cette loi d’exception, qu’il allait bientôt en falloir une deuxième. Et encore combien d’autres, à mesure de l’imprévu des cadeaux diplomatiques ? Le gouvernement a en effet révélé avoir «remis» à Madagascar une couronne de sa dernière reine, que les Français envoyèrent en exil en 1897 après avoir annexé l’île. Prise au musée de l’Armée, elle a été mise dans l’avion le lendemain du vote sénatorial, en vertu d’un engagement pris par Emmanuel Macron auprès de son homologue malgache, avec lequel il abordait la question délicate de la souveraineté française sur un archipel voisin.

Les sénateurs ont appris, quelques heures à peine après avoir adopté la loi d’exception du retour des œuvres au Sénégal et au Bénin, qu’il allait bientôt en falloir une deuxième. Et combien d’autres ? 

La présidente de la commission culture du Sénat, Catherine Morin-Desailly, s’est indignée de voir le Parlement servir de «caisse enregistreuse» aux foucades du prince. Son collègue Pierre Ouzoulias a résumé : «Le chef de l’État puise en catimini dans les collections nationales pour des raisons diplomatiques», évitant d’avertir les parlementaires, seuls à même de lever l’inaliénabilité d’un bien public. La répétition de ce faux pas souligne l’incapacité de l’exécutif à formuler une politique encadrant les restitutions promises par le président de la République. En trois ans, le ministère de la Culture s’est montré incapable de déterminer les critères régissant le départ de ces œuvres. Le Sénat a bien voulu approuver, à l’unanimité, «le retour» des objets promis au Sénégal et au Bénin (terme préféré à celui de «restitution», qui ferait davantage pénitence). Mais, conscient de cet obstacle, il a ajouté un article pour encadrer scientifiquement ce processus : l’instauration d’un «Conseil national de réflexion sur la circulation et le retour des biens culturels extra-européens», comprenant, outre des membres nommés par les présidents de chaque chambre, un historien, un historien de l’art, un ethnologue et un juriste. D’emblée, la ministre de la Culture a choisi d’écarter ces importuns savants, en expliquant que l’établissement de critères «constituerait un carcan» à un traitement purement politique, réglé au cas par cas. Le gouvernement a donc opté pour l’annulation de cet article, qui devrait s’imposer dans la navette parlementaire. Dans le cas de l’épidémie du Covid-19, non sans atermoiements et contradictions, il a pourtant bien dû reconnaître que l’action publique gagnait à s’inspirer des recommandations des scientifiques. Vilipendés, les experts sont soudain réhabilités et les politiques conduits à l’humilité. Manifestement, ce cercle vertueux n’est pas celui de la Rue de Valois, qui ne se montre pas pour autant capable de définir ses propres orientations en la matière.

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