Rose Valland, sur le front de l’art

Le 06 février 2020, par Camille Noé Marcoux

Remettant en lumière le rôle primordial de Rose Valland, une nouvelle biographie et une importante exposition apportent de nouveaux éléments. Un travail pleinement d’actualité.

Rose Valland en mission en Allemagne, examinant le revers d’un tableau.
© Camille Garapont

Comment apprécier un bon tableau sans se soucier de sa provenance ? », écrivait Rose Valland (1898-1980) dans ses souvenirs en 1961, en légende d’une photographie montrant le maréchal Goering admirer, avec cigare et champagne, un tableau de Bruegel que lui propose un marchand collaborationniste… Nous sommes en décembre 1941 : ledit marchand, par un échange, obtiendra en contrepartie quatre toiles de Matisse, préalablement spoliées par les nazis à la collection du galeriste parisien juif Paul Rosenberg. Le cynisme, la violence et l’horreur des spoliations artistiques nazies perpétrées sous l’Occupation se trouvent résumés ici, sous ce trait de plume ironique de Rose Valland. En 1944, plus de 75 000 Juifs ont été déportés de France vers les camps d’extermination, et plus de 100 000 biens culturels privés, pillés et sortis du territoire national. En grande partie grâce à l’engagement sans faille de Rose Valland, plus de 60 000 biens cultuels spoliés seront récupérés et retourneront en France après 1945. Pourtant, qui se souvient encore de l’importance de son action de résistante ? À Paris, où elle œuvra, seuls à ce jour un passage bien caché aux limites du 17e arrondissement, le hall de l’Institut national d’histoire de l’art, et surtout une plaque, apposée au musée du Jeu de Paume en 2005, portent son nom. Aujourd’hui, pour le 75e anniversaire de la Libération, un hommage lui est consacré dans son département d’origine, l’Isère, avec la parution d’une nouvelle biographie, et surtout une grande rétrospective au Musée dauphinois de Grenoble.
 

Meuble de classement des fichiers de la récupération artistique française exposé pour la première fois.  © Denis Vinçon
Meuble de classement des fichiers de la récupération artistique française exposé pour la première fois.
 © Denis Vinçon


Nouveaux regards
Dans le sillage des travaux des historiens Corinne Bouchoux, Frédéric Destremau et Emmanuelle Polack, l’historienne de l’art Ophélie Jouan brosse, en moins de cent pages, le parcours et l’engagement de Rose Valland, avec un regard nouveau, certes, mais sans bilan historiographique. L’ascension sociale remarquable de celle qui, née dans une petite commune d’Isère au tournant du XXe siècle, après un parcours universitaire d’excellence couronné par une thèse sur l’«Étude de l’évolution du mouvement dans l’art jusqu’à Giotto», soutenue à l’école du Louvre en 1931, avant de devenir à 33 ans, attachée bénévole de conservation au musée du Jeu de Paume, était déjà bien connue. Mais l’incroyable énergie déployée en sept ans par Rose Valland dans ce musée – alors dédié à l’art contemporain international et où « le Tout-Paris intellectuel et esthète se presse » –, pour l’organisation d’une quinzaine d’expositions, aux présentations et aux discours radicalement nouveaux, est bien remise en lumière dans l’ouvrage ; en 1937, l’exposition «Les femmes artistes d’Europe», peut être considérée comme l’une des premières expressions artistiques du féminisme naissant, reprise par la suite au Metropolitan Museum de New York. La suite de son parcours, de la mise en sécurité des collections nationales vers le sud de la France, à laquelle elle participe en 1939, à son rôle d’espionne au musée du Jeu de Paume sous l’Occupation, est évoquée dans l’exposition, par un parcours immersif, « à travers différents lieux emblématiques de son histoire jusqu’à aujourd’hui » pour mesurer l’étendue de son travail. Sous l’Occupation, le Jeu de Paume devient la véritable gare de triage de la spoliation artistique nazie ; des dizaines de milliers d’objets et d’œuvres d’art y sont déversés par camions, sélectionnés, fichés, numérotés, photographiés, échangés à des marchands ou détruits pour certains, et, pour la plupart, transportés entre 1941 et 1944 par une trentaine de trains en Allemagne. Les nazis exècrent l’art moderne, qualifié d’« art dégénéré » (entartete Kunst), et tout tableau moderne est isolé dans une salle reculée du musée, que Rose Valland appellera « la salle des martyrs ». Dans le parcours de l’exposition, une toile de Fédor Löwenstein, spoliée en 1942, et qui se trouvait dans cette pièce exiguë, porte encore la croix rouge par laquelle les nazis la destinaient à un autodafé, auquel elle a miraculeusement échappé. Véritable cheval de Troie, Rose Valland note tout, au péril de sa vie, fouillant les poubelles et écoutant les conversations allemandes qu’elle comprend sans que les nazis ne s’en doutent, des œuvres et des collections spoliées jusqu’aux faits et gestes du personnel nazi. En 1944, ces notes clandestines et les rapports secrets qu’elle fit à Jacques Jaujard, directeur des Musées nationaux et membre d’un réseau de résistance, présentés côte à côte dans l’exposition, permirent d’arrêter en gare d’Aulnay les 52 wagons du dernier convoi d’œuvres et de mobilier issus de spoliations ! Dans le livre et dans l’exposition, photographies et archives inédites dressent ensuite le portrait de Rose Valland après 1945, endossant l’uniforme militaire, travaillant sept ans durant avec les Monuments Men à la recherche des œuvres spoliées d’origine française. On notera la présentation du journal de voyage du lieutenant Jean Rigaud, racontant son quotidien, dans une Allemagne dévastée, comme compagnon de route de Rose Valland. Un travail d’enquête de terrain, qui permit de restituer, dans les cinq années de l’immédiate après-guerre, plus de 45 000 biens culturels privés spoliés à leurs propriétaires légitimes. Une tablette permet au visiteur de réaliser lui-même une recherche de provenance autour d’un Picasso ou d’un tapis, récupérés d’Allemagne après-guerre. Enfin, apport tout à fait inédit, la biographie d’Ophélie Jouan montre comment Rose Valland, à son retour en France, promue conservatrice à 54 ans, fit preuve jusqu’à son départ à la retraite, à 70 ans, d’un infatigable investissement en matière de sécurité muséologique, dans l’éventualité d’un troisième conflit mondial.

 

Quelques œuvres «MNR» récupérées en Allemagne après-guerre, présentées dans l’exposition de Grenoble. © Denis Vinçon
Quelques œuvres «MNR» récupérées en Allemagne après-guerre, présentées dans l’exposition de Grenoble.
© Denis Vinçon


L’envers du décor
La célébrité de Rose Valland et les distinctions reçues dans les années 1960, de la superproduction hollywoodienne de John Frankenheimer Le Train (1964), inspirée du Front de l’art, titre de ses souvenirs parus aux éditions Plon en 1961, jusqu’à sa remise de la Légion d’honneur et de la médaille de la Résistance notamment, ne doivent pas cacher l’envers du décor : la biographie, plus encore que l’exposition, souligne bien la façon dont la résistante de l’art, avec sa probité et son tempérament sans compromission, « se heurtera tout au long de sa carrière à la bureaucratie des musées […] dans un milieu où règne un corporatisme misogyne très ancré ». Dans la biographie également, la reproduction d’une liste des membres français œuvrant à la récupération artistique, datée de 1944, nous apprend aussi que, aux côtés de Rose Valland, travaillèrent de nombreuses femmes dont ne subsiste aujourd’hui que les noms. Les acteurs du marché de l’art sous l’Occupation – l’exposition tente d’en montrer la nébuleuse – sont encore bien difficiles à cerner. Et que dire des tableaux et du mobilier « MNR », reliquat des biens culturels privés récupérés d’Allemagne après-guerre dont il faut encore déterminer la provenance… Ils sont ici exposés avec leurs revers visibles et sous tous les angles, dévoilant étiquettes et inscriptions diverses témoignant de leurs pérégrinations, cartels à l’appui pour reproduire et expliquer les documents d’archives sur leurs parcours. Une grande première en France qui, mieux que tout discours, montre que l’héritage du travail de Rose Valland reste encore pleinement d’actualité !

à lire
Ophélie Jouan, Rose Valland : une vie à l’œuvre, éditions du musée de la Résistance et de la Déportation de l’Isère, 96 pages, 12 €.


à voir
«Rose Valland : en quête de l’art spolié», Musée dauphinois,
30, rue Maurice-Gignoux, Grenoble, tél. : 04 57 58 89 01.
Jusqu’au 27 avril 2020. 
musees.isere.fr/musee/musee-dauphinois
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