Ronan et Erwan Bouroullec

Le 22 juillet 2016, par Anne Foster

Effervescence mathématique à Rennes qui a invité les deux frères, Quimpérois d’origine et designers internationaux, à montrer, à l’appui de quatre expositions, diverses facettes de leurs travaux.

Vue d’une partie de la rétrospective, FRAC Bretagne.
© Studio Bouroullec

Exposition flânerie : des Champs libres au FRAC, en passant par le parlement de Bretagne, on peut découvrir une ville en mouvement, ancrée dans son passé, tournée vers l’avenir. Un peu à l’image de la carrière des deux célèbres frères, que Rennes nous invite à découvrir pour certains, à savourer encore et encore pour d’autres. On pourrait l’oublier, cela fait un peu plus de trente ans que Ronan et Erwan Bouroullec accompagnent notre quotidien, nos intérieurs et nous font partager leur vision de nouveaux cadres urbains.
Rêveries urbaines
Nouvelle orientation de leur travail, cette exposition, aux Champs libres, constitue un répertoire de solutions diverses pour l’aménagement urbain. Une idée qui avait germé en Italie, en observant les relations qui pouvaient se nouer autour d’une fontaine, dans un square, dès que quelques bancs et chaises accueillaient les habitants et les passants. Enfin, les frères Bouroullec ont engagé une réflexion sur la nature et la ville, le lien social, ou tout simplement humain, à rétablir dans les espaces publics, l’accueil à nouveau de la faune en ville grâce aux nombreux espaces verts, aux fontaines et rigoles d’eau. Les éléments inventés accompagnent le passant, agissent comme une signalétique, proposent une nouvelle manière de voir le contexte urbain, offrent refuge contre les éléments et confort pour les lieux de rassemblement. Les maquettes exposées sont classées par thèmes : lianes, tourniquet, abris et rochers, cheminée, nuage, ruisseau, chapiteau lumineux… Elles sont non seulement séduisantes mais passionnantes ; à un point tel qu’en sortant, vous vous prenez à considérer la ville autrement, souhaitant réellement voir ces mâts qui font penser aux anciens arbres de mai, des canards barboter dans le ruisseau de tuiles, des oiseaux gazouiller dans les nuages arborés, des troncs formant bancs, des rochers pour admirer le panorama… Ne serait-ce pas merveilleux de se laisser surprendre par une plate-forme qui se met à tourner ? Ou de se laisser guider par le chapiteau lumineux indiquant une place, donc un lieu de réunion convivial, festif… Il faut aussi imaginer se retrouver quelques instants autour de cheminées par temps froid, pour se réchauffer les mains, discuter météo avec ses voisins, reprendre force pour affronter vents et pluies. Ou encore apprécier les jeux d’ombres en déambulant sous les pergolas et une forêt suspendue où des disques forment un second niveau de nature tout en offrant un espace de fraîcheur. Et cet extraordinaire lacis de lianes, épaisses cordes de marine accueillant des plantes. Seuls Miami, en Floride, et le groupe Emerige ont été intéressés par ces modules magiques, Laurent Dumas ayant commandé le «Kiosque», structure mobile aussi élégante qu’un temple japonais.

 

Une des propositions de la série «Tourniquets», Rêveries urbaines, Les Champs Libres.
Une des propositions de la série «Tourniquets», Rêveries urbaines, Les Champs Libres.© Studio Bouroullec

Regards sur les œuvres
Ce pavillon modulable a été installé dans la cour du parlement de Bretagne ; on y constate la flexibilité de son usage, la qualité esthétique des matériaux et des formes… et son besoin d’un espace un peu plus grand pour donner toute sa mesure. Direction ensuite le FRAC Bretagne, bâtiment excentré, facilement accessible par les transports en commun, l’un des atouts de Rennes, pour les deux salles présentant la (mini) rétrospective consacrée aux réalisations de Ronan et Erwan Bouroullec depuis ces dernières décennies. On y voit la continuité de leur œuvre : un souci de la structure, de la faisabilité  quitte à remettre maintes fois en cause le dessin , de la qualité. Les deux frères se sont créé un vocabulaire de formes, très simples, qui habillent divers objets, de la vaisselle pour Habitat et Alessi, à des aménagements de bureau ou de lieux d’exposition. Leurs créations sont destinées à faciliter et améliorer le quotidien, à offrir un espace de rêve et de poésie sans jamais oublier la fonction. Il y a ce côté ludique qui rend d’emblée familiers une chaise, un vase, un téléviseur. Comme le souligne Erwan à propos de la table Joyn (2002), surface homogène adaptable à une variété d’éléments : «Ce n’est ni plus ni moins qu’un vaste paysage infini où les choses prennent place.» Comme dans le mobilier imaginé pour la ville  ou même le village , chaque lieu peut en contenir un autre, des modules s’adaptant à une variété de pièces et d’usages différents. Les Bouroullec ont fait fabriquer plusieurs dizaines de chaises, chacune appelant au toucher tant les surfaces et les lignes invitent à la caresse. Disposées sur des étagères suspendues, les œuvres cohabitent avec des dessins, des prototypes de tissu, de céramique et des vidéos. L’une des plus fascinantes est celle réalisée, avec la manufacture de cristal Swarovski, pour le lustre Gabriel qui a pris place dans l’escalier éponyme au château de Versailles : on y voit la beauté du matériau mais on imagine aussi les heures de travail pour que chaque millimètre de l’élément composant cette liane lumineuse soit parfait. Un souci d’exigence que l’on retrouve dans toutes les créations Bouroullec comme dans les vases Ruuttu conçus pour Littala, manufacture finlandaise. Des prototypes et séries limitées, proposés par la galerie Kreo, aux objets produits en série, les frères ont la même exigence de qualité, un souci de finition, pour leurs objets aux lignes simples mais étudiées, observées ou inspirées des grandes créations de leurs aînés, sans jamais avoir un esprit d’imitation ou de vulgaire copie. Leur force tient à quelques principes, à leur foi dans l’imagination, à leur fidélité à quelques entreprises capables de traduire sans les dénaturer leurs créations et surtout leur caractère. On le voit dans la reprise de leur exposition d’écrans présentée récemment à Tel Aviv.

 

Portrait de Ronan et Erwan Bouroullec avec la télévision pour Samsung, rétrospective, FRAC Bretagne.
Portrait de Ronan et Erwan Bouroullec avec la télévision pour Samsung, rétrospective, FRAC Bretagne.© Studio Bouroullec

17 Screens
Fruit d’une réflexion sur de nouveaux systèmes de cloisons amovibles, «expérimentaux et atmosphériques», cette installation n’est pas liée, à la différence de la plupart des créations des deux frères, mais pensée dès le départ comme une installation muséale. Les designers présentent donc dix-sept écrans d’éléments modulaires liés par de simples assemblages  crochets en métal, élastiques ou tenons. Du pratique, voilà le motto des Bouroullec. Ces modules fonctionnent aussi comme supports à la contemplation, à la rêverie ; les cloisons flottent, aériennes, au-dessus d’un sol, accentuant la sensation de légèreté. Les matériaux utilisés   bois, céramique, aluminium, mais aussi verre, ruban ou guipure  relevant de l’artisanat, endossent alors une nouvelle nature née d’une nouvelle fonction : habiller l’espace. Pleines ou ajourées, toutes résultent d’un travail délibérément moderne des matériaux. La céramique acquiert une fluidité et un mouvement rappelant les lianes urbaines de leurs «rêveries», tandis que les cloisons en tissu ou en verre jouent sur la transparence et la lumière. Les éléments de bois assemblés de manière aléatoire évoquent une structure végétale qui évoluerait librement. Vision et fonction se font ludiques. Ronan et Erwan Bouroullec répondent à leur manière à une problématique actuelle : comment cloisonner de manière immatérielle des espaces ouverts ? Comment créer de l’intimité dans un espace quotidien à partager ? Les trois lieux sont fidèles à ce jeu de cache-cache où le matériau, magnifié, sait se faire oublier pour mieux renaître au détour d’un espace, d’une vision ou d’un simple objet.


À VOIR
«Rêveries urbaines», Les Champs libres,
10, cours des Alliés, mardi-vendredi,
12 h-19 h, et samedi et dimanche, 14 h-19 h, tél. : 02 23 40 66 00.

«Le Kiosque»,
Parlement de Bretagne place du Parlement de Bretagne,
mardi-dimanche, 14 h-19 h, tél. : 02 99 67 11 66.

«17 Screens» et rétrospective, FRAC Bretagne,
19, avenue André-Mussat,
mardi-dimanche, 14 h-19 h, tél. : 02 99 37 37 93.
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