Roger Tallon le design en mouvement

Le 23 septembre 2016, par La Gazette Drouot

Le talentueux créateur fut l’un des acteurs majeurs de la naissance et du développement du design en France après la Seconde Guerre mondiale. Décryptage de la rétrospective au musée des Arts décoratifs.

Par Françoise Jollant-Kneebone historienne du design

Exposition des composants de l’escalier M400 de Roger Tallon, édité par la galerie Lacloche, 1966.
© Les Arts Décoratifs, Paris/Adagp, Paris 2016

Entré dans la guerre à l’âge où les enfants vont à l’école, Roger Tallon (1929-2011) est l’un de ces jeunes gens déterminés qui vont donner forme à la modernité, et dont l’héritage nous concerne tous. S’il se déclare alors «gallo-ricain», c’est que l’exemple vient des États-Unis et qu’il est recruté, sitôt son service militaire en Allemagne terminé, par des firmes américaines  Caterpillar, Dupont de Nemours et General Motors. Sa rencontre avec Jacques Viénot (1893-1959), promoteur de l’esthétique industrielle, puis son arrivée en 1953 à l’agence Technès, fondée par celui-ci, est décisive : en vingt ans, il va faire de Technès l’agence française de référence en y créant plus de quatre cents produits, dont les machines-outils Gallic et Celtic pour la Mondiale, des machines à écrire pour Japy, le téléviseur portable Téléavia P111, le service de table 3T pour Daum, Raynaud et Ravinet d’Enfert. Dans le même temps, il jette les bases d’un enseignement du design à l’École des arts appliqués puis à l’École nationale supérieure des arts décoratifs (Ensad), condition nécessaire à la reconnaissance nationale et internationale de la discipline.
 

Caméra Duplex 9,5 mm pour Pathé, 1954.
Caméra Duplex 9,5 mm pour Pathé, 1954.© Les Arts Décoratifs, Paris/Adagp, Paris 2016

Un esprit libre et curieux
«J’ai toujours été un hybride, un indépendant qui n’a jamais fait ce qu’on lui disait de faire.» Roger Tallon s’intéresse aux mouvements artistiques de l’après-guerre et se rapproche des nouveaux réalistes, conduits par Pierre Restany, sans jamais se prendre pour un artiste : «L’idée qu’une chose que je fais devienne moi m’effraie. C’est ce qui m’a empêché d’être un artiste.» Son amitié pour César, qu’il a souvent aidé à résoudre des problèmes techniques et à qui il a fait découvrir de nouveaux matériaux, ne se démentira pas, et sa proximité avec Art Press, dont il crée la maquette en 1972, lui permet de conserver un regard sur le monde de l’art. Pour son cousin Robert Sentou, industriel du bois, il dessine la chaise de collectivité Wimpy et la chaise pliante TS, et pour son client et ami Jacques Lacloche, il conçoit le système de mobilier «M400», la série «Cryptogammes» et l’escalier hélicoïdal, encore en production aujourd’hui. Après 1968, il est le promoteur du projet «001» qui préfigure l’Institut de l’environnement, dont l’existence éphémère pose néanmoins les bases d’une refonte complète de l’enseignement du design en France. C’est aussi lui qui conduit en 1970 une délégation française, à l’invitation du Congrès international de design d’Aspen (Colorado), et qui est nommé coordinateur des activités culturelles du pavillon de la France à l’Exposition universelle d’Osaka (Japon).

 

Téléviseur portatif P 111, Téléavia, 1963.
Téléviseur portatif P 111, Téléavia, 1963.© Les Arts Décoratifs, Paris/Adagp, Paris 2016

Le système Tallon
Lorsqu’en 1973 il crée son agence Design Programmes SA, il a une vision claire de son objectif. Design Programmes n’est pas une agence comme les autres : son fondateur s’affirme comme un praticien du design global et peut ainsi mettre en pratique le «système Tallon», qu’il a développé à Technès. Deux projets marquent les dix ans de la société : l’aventure Lip, d’abord. Il se sent concerné et touché par ces ouvriers voulant sauver leur entreprise et donne sans compter temps et énergie. Tallon n’est pas un homme intéressé : «Je n’ai pas choisi le design pour devenir milliardaire… Ai-je la satisfaction de la tâche accomplie ? Non. Je dirais que la véritable gratification est lorsque l’on a résolu un problème. C’est le sentiment de sa propre utilité.» Claude Neuschwander, l’ancien P-DG de Lip, garde de leur rencontre un souvenir ému. Devenues des icônes du design, les montres Mach 2000 sont encore en production aujourd’hui. Les débuts de son travail pour et avec la SNCF, ensuite. Dès la fin des années 1960, la compagnie réalise qu’elle doit faire évoluer son matériel et sa relation avec ses clients, que l’on appelle alors «des usagers». La concurrence de l’aviation commerciale, avec la création d’Air Inter, se fait sentir et le développement rapide des réseaux routier et autoroutier fait préférer la voiture à de nombreux voyageurs. Il s’agit au départ d’un simple toilettage des voitures. Comme à son habitude, Tallon revient avec un projet complet : «J’estimais impensable que dure le décalage entre l’air et le rail. Je me disais qu’il y avait un siècle de différence entre l’avion que je prenais un jour et le train que je prenais le lendemain.» Le projet est une véritable révolution au sein de l’entreprise : voitures sans compartiments, confort inédit (sièges à coques, rideaux plissés, éclairage des quais, tablettes au dos des sièges, bar et service à la place…). Le train Corail, contraction de «confort sur rail», est mis en service en 1975. La grande vitesse va suivre avec le TGV Sud-Est de Jacques Cooper, puis l’Atlantique, dont Tallon conçoit la livrée et l’intérieur, et le TGV Duplex, dont il assume la conception globale. Il va désormais consacrer de plus en plus de temps aux projets de mobilité, pour la SNCF bien sûr, et pour la RATP avec la ligne Meteor 14, le funiculaire de Montmartre, des projets de bus et de signalétique et, conjointement avec la SNCF, la signalétique du RER. Il réalise également de nombreux projets à l’étranger. En 1983, Roger Tallon doit fermer Design Programmes, victime collatérale de la décennie post-1968 et de la crise provoquée par le premier choc pétrolier, qui entraîne la disparition de nombre d’agences comme la sienne. Victime aussi de sa propre boulimie de brevets, modèles et marques (plus de deux cents). Il rejoint l’agence ADSA, fondée en 1975 par Pierre Paulin et Marc Lebailly, et va pendant dix ans y travailler en toute sérénité aux projets de transport.

 

Service de table 3T, 1967.
Service de table 3T, 1967.© Les Arts Décoratifs, Paris/Adagp, Paris 2016

Sous le signe de l’évolution
À travers l’œuvre de Roger Tallon, on peut suivre l’évolution, la révolution pourrait-on dire, de la seconde moitié du XXe siècle. Évolution sociale, du droit de vote des femmes en 1945 à la fin de l’autorité paternelle dans les années  1960, du diktat de la haute couture sur la mode au prêt-à-porter et au streetwear de Mary Quant venu d’Angleterre, des zazous français et teddy boys anglais à la culture jeune. Évolution des formes et des matériaux qui, avec l’arrivée des plastiques, créent un nouveau répertoire visuel et ouvrent aux designers de nouveaux champs de création ces formes «amicales» dont parle Tallon et qu’il met en pratique pour la première fois avec le téléviseur portable P 111. Transformation du monde industriel : «Après l’assimilation du complexe “fer-charbon”, nous assistons à l’avènement d’une ère “plastique-électronique” (après le bruit, la crasse, la masse, le silence, la netteté, la légèreté)», qui entraîne la disparition de pans entiers de l’industrie et la délocalisation de la production. Montée en puissance du numérique et de l’angoisse qui accompagne cette plongée dans l’inconnu, tel l’ordinateur HAL du film de Kubrick 2001 : l’odyssée de l’espace dès 1969 (HAL = IBM). Changement radical des modes de vie en France, décrite par Georges Pérec dans Les Choses, et que Roger Tallon évoque si bien : «En règle générale, tout ce que je voyais était triste et moche. Je n’avais pas d’idées sur l’architecture, mais je méprisais ce qui était vieux et sale…» La création de Cetelem, Crédit à l’équipement électroménager, marque en 1953 la fin de l’achat au comptant obligatoire, et lance la société de consommation. On pourrait multiplier les exemples des bouleversements qu’ont vécus la génération de Roger Tallon et les suivantes. Il en a été un témoin privilégié et un acteur passionné. Le don en 2008 de ses archives au musée des Arts décoratifs et leur traitement ont permis de reconstituer et de présenter ce parcours exceptionnel aux chercheurs et au public. L’exposition lui étant consacrée par le musée ainsi que le catalogue qui l’accompagne, et qui montre la quasi-totalité de son travail, permettent de rendre visibles les étapes de cette longue marche vers la modernité.

 

Livrée extérieure du TGV Duplex, 1994.
Livrée extérieure du TGV Duplex, 1994.© Les Arts Décoratifs, Paris/Adagp, Paris 2016

À VOIR
«Roger Tallon, le design en mouvement», musée des Arts décoratifs,
107, rue de Rivoli, Paris I
er, tél. : 01 44 55 57 50.
Jusqu’au 8 janvier 2017.
www.lesartsdecoratifs.fr

À lire
Roger Tallon. Le design en mouvement,
sous la direction de Dominique Forest et de Françoise Jollant-Kneebone,
catalogue 21 x 27,5 cm, 280 pp., 280 illustr.,
éditions du musée des Arts décoratifs. Prix : 49 €.
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