Rodin, son musée, ses bronzes

Le 11 février 2021, par Annick Colonna-Césari

Comme toutes les institutions culturelles, le musée Rodin a subi les répercussions de l’épidémie du Covid-19. Fragilisé, il dispose néanmoins d’un atout spécifique qui peut lui permettre d’amortir le choc : son statut d’ayant droit.

Le Penseur, dans le jardin du musée Rodin. Agence photographique du musée Rodin/Jérôme Manoukian

Il n’y a pas si longtemps, les voyants étaient au vert. Figurant parmi les établissements les plus emblématiques de France, l’institution de la rue de Varenne, particulièrement cotée auprès des touristes étrangers qui composaient 75 % de ses visiteurs, bénéficiait d’une confortable fréquentation annuelle d’environ 600 000 personnes. Mais la situation du musée a souffert de la récente succession des mouvements sociaux. En 2015, lorsque l’hôtel Biron, qui abrite ses collections permanentes, a célébré sa réouverture après trois années de travaux, l’avenir s’annonçait pourtant radieux. Sauf que l’inauguration de l’événement s’est déroulée le 12 novembre, veille d’une terrible série d’attentats dont l’horreur est restée inscrite dans les mémoires. Puis en 2017, dans la foulée du centenaire de la naissance de Rodin, qu’accompagnait une ambitieuse rétrospective au Grand Palais, ont démarré des grèves à répétition, suivies par les manifestations des Gilets jaunes. Jusqu’à ce qu’éclate début 2020, l’épidémie de coronavirus, entraînant une première fermeture de plus de trois mois.
 

La réserve des moules, dans un endroit tenu secret. Agence photographique du musée Rodin/Jérôme Manoukian
La réserve des moules, dans un endroit tenu secret. Agence photographique du musée Rodin/Jérôme Manoukian

Un musée autofinancé
«Nous n’avons jamais regagné un niveau de fréquentation équivalent à la période précédant les attentats, constate Catherine Chevillot, directrice du musée. Toutefois, c’est la crise sanitaire qui a engendré les répercussions les plus graves.» Avant le second confinement, les pertes étaient évaluées à quelque 4,4 millions d’euros, correspondant au manque à gagner sur tous les postes habituels de recettes, billetterie, boutique, restaurant, location d’espaces ou encore mécénat. Des recettes pourtant essentielles puisqu’elles constituent 70 % des ressources de l’institution, sur un budget avoisinant onze millions d’euros. Et le chiffre n’est que provisoire, étant donné que durant la trêve estivale, le musée n’a enregistré que 30 % de sa fréquentation normale, en raison de la chute du tourisme international. Et que le second confinement décrété fin octobre à l’adresse des «commerces non essentiels», auxquels les établissements culturels ont été assimilés, a alourdi le bilan (pertes désormais de 5 M€). Fermeture qui plus est prolongée, contre toute attente, au-delà de la réouverture espérée du 7 janvier 2021. Pour autant, l’institution de la rue de Varenne possède une particularité susceptible de limiter les dégâts. Car elle dispose d’une source de revenus spécifique, provenant de son statut d’«ayant droit» de Rodin. En effet, un an avant sa disparition, en 1916, le maître avait fait don à l’État français, non seulement de ses œuvres et de ses biens, mais aussi de ses droits d’auteur. Cette dernière disposition a permis à l’établissement, dès son ouverture en 1919, de réaliser et de vendre des éditions originales de bronze, produites à partir des moules ou des modèles originaux qui lui avaient été légués. Ceci, bien sûr, dans la limite des douze exemplaires, huit dits «originaux» et quatre épreuves d’artiste. Ces ressources visaient, dans l’esprit de l’artiste, à assurer l’autofinancement de son musée, qui du coup, et bien qu’étant sous tutelle du ministère de la Culture, est le seul, aujourd’hui encore, à ne recevoir aucune subvention. Mais le musée n’a aucunement vendu, comme on a pu le lire parfois, des sculptures qu’il conserve.

 

L’homme qui marche sur colonne, jardin de Meudon. Agence photographique du musée Rodin
L’homme qui marche sur colonne, jardin de Meudon. Agence photographique du musée Rodin

Rodin à l’international
La disposition devait également contribuer à la diffusion internationale de l’œuvre de l’artiste. Ce qui a été le cas. Nombre de sculptures ont par ce biais intégré les collections du Metropolitan Museum de New York, du musée de Philadelphie, du musée occidental de Tokyo ou du musée préfectoral d’art de Shizuoka au Japon. À présent, des opportunités se créent dans de nouveaux pays, à l’instar de la Chine. En 2019, l’implantation d’un «centre Rodin» à Shenzhen a failli aboutir. Et bien que l’affaire ait avorté, un projet similaire devrait voir le jour dans une autre ville. En 2017, les Émirats arabes unis avaient pour leur part acquis un Homme qui marche, juché sur une colonne corinthienne, destiné au Louvre Abou Dhabi. Deux autres ventes importantes se sont conclues début 2020, par chance, juste avant le premier confinement… En tout cas, même si la valeur des œuvres originales posthumes est inférieure à celle des fontes «historiques», c’est-à-dire réalisées du vivant de l’artiste, elle s’échelonne néanmoins de 30 000 ou 40 000 € à plusieurs dizaines de millions, comme pour l’imposante Porte de l’Enfer dont le musée Soumaya de Mexico s’était porté acquéreur en 2015. Leur vente, fluctuante, peut générer jusqu’à 30 % des ressources annuelles de l’institution. Sur la dernière décennie, elle a représenté une moyenne annuelle de quelque 3,7 millions d’euros, montant correspondant peu ou prou aux recettes normales de billetterie. En temps de crise, c’est évidemment un véritable ballon d’oxygène. Pour soutenir le musée, une plateforme de dons en ligne, à destination des particuliers, a été lancée en juillet 2020, sans espoir démesuré néanmoins, car la générosité se tourne actuellement davantage vers les causes sociales et la santé. En réalité, pour faire face à la situation, l’établissement entend dorénavant mieux faire connaître son activité commerciale. «Elle est longtemps restée discrète, presque honteuse, commente la directrice, alors qu’elle est totalement légitime puisqu’il s’agit d’une mission confiée par Rodin.» Ces dernières années, pour dresser un bilan des éditions, et donner une vision globale des ressources à venir, différentes études ont été menées en interne. «Nous avons finalisé une base de données sur les bronzes existant dans le monde et réalisé un travail d’inventaire des moules disponibles», explique-t-elle. Car si les droits de fonte sont épuisés pour des icônes telles que Le Penseur, le Monument à Balzac ou Les Bourgeois de Calais, ils ne le sont pas pour d’autres pièces comme la Porte de l’Enfer. Certaines œuvres n’ont même jamais été éditées. Pour le moment, ce sont environ cent trente sujets potentiellement éditables qui ont été identifiés. Le musée promet d’ailleurs de sortir trois œuvres inédites en 2021. «Nous avons également engagé une procédure de modernisation des techniques de marketing, poursuit Catherine Chevillot, en multipliant notamment nos canaux de vente.» Et pour diversifier la clientèle par la même occasion. Ainsi, en 2015, une Aphrodite inédite de Rodin a été adjugée sous le marteau de Christie’s, à Londres, pour un million d’euros. Des partenariats s’établissent avec des galeries. Durant l’été 2020, la galerie Capazza, en Sologne, a organisé un face-à-face entre les sculptures d’argile de Georges Jeanclos et une douzaine de bronzes d’édition de Rodin, parmi lesquels cinq ou six ont été vendus. La galerie Gagosian de New York avait choisi de présenter une Muse tragique, sculpture issue du Monument à Victor Hugo, dans le cadre d’une exposition consacrée au poète Rainer Maria Rilke. Programmée pendant le confinement, elle a été annulée, mais la galerie a conservé l’œuvre. Et d’autres projets, à Paris ou à Londres, sont envisagés. «Le musée est bien sûr très fragilisé, conclut Catherine Chevillot. Notre modèle économique nous fournit néanmoins une certaine capacité de résistance. Bien que nous nous autofinancions, nous arrivons pour le moment à tenir, en puisant dans les réserves que nous avons constituées durant les années excédentaires, grâce aux ventes de fontes.» Mais il ne faudrait pas que les crises continuent à se multiplier…

à voir
« Picasso-Rodin », musée Rodin,
77, rue de Varenne, Paris VIIe, tél. : 01 44 18 61 10.
www.musee-rodin.fr

Et musée Picasso : 5, rue de Thorigny, Paris IIIe, tél. : 01 85 56 00 36.
www.museepicassoparis.fr
De la réouverture des musées au 2 janvier 2022.
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