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La Gazette Drouot Personnalités - Disparitions

Richard Morand, le marteau et la toge

Le 09 septembre 2021, par Anne Doridou-Heim

La disparition de cette personnalité forte de Drouot signe celle d’une époque où il était question de rigueur certes, mais avec une dose de panache. 

Richard Morand, le marteau et la toge
Richard Morand et son fils Ludovic lors de leur prestation de serment d'associés, en juillet 1990.

Il s’est éteint paisiblement, à la veille de ses 93 ans, entouré des siens. Richard Morand, c’est une personnalité forte et singulière, une de celles qui laissent des traces de ses passages et de ses convictions, affirmées haut et fort. Quelqu’un d’engagé évidemment, qui, de sa nomination en tant que commissaire-priseur en avril 1956 à ses toutes dernières années, a toujours œuvré pour Drouot et pour la transmission de son savoir. L’hôtel des ventes, lieu d’exercice de sa profession, est aussi au cœur de son histoire personnelle. Alors qu’il est encore stagiaire, il entre dans la salle 16 de l’ancien Drouot. Une jeune femme est à la tribune, qui tient les étiquettes pour Étienne Ader. Le coup de foudre est immédiat. L’union avec Geneviève a duré soixante-sept ans et quatre enfants en sont nés, Olivier, Christine, Hervé et Ludovic. Richard Morand avait quelque chose d’un personnage de roman, une prestance, une assurance, une voix aussi. Il ne laissait personne indifférent et les nombreux témoignages reçus par sa famille en apportent la preuve. Tous se souviennent d’un commissaire-priseur flamboyant et dessinent le portrait d’un homme incarnant la rigueur et la justice, des valeurs avec lesquelles il n’a jamais transigé, mais avec bienveillance. Richard Morand naît dans une famille aisée. Son père, issu d’une famille lotoise de notaires, est marchand de biens, et sa mère, venant de la noblesse espagnole, est l’une des premières femmes pharmaciennes en France. Il est encore jeune garçon au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale mais celle-ci va le marquer durablement. Il aimait à raconter la libération de Paris, cette explosion de joie, de vie après des années d’ombre. Après-guerre, il mène de front ses études juridiques, son service militaire chez les parachutistes et suit son inclination pour la scène musicale.
Une vie riche et des goûts multiples

Avec son frère et des copains, il crée un petit orchestre de jazz. Lui chante et joue du trombone, avec un certain talent semble-t-il, puisqu’il accompagne Billie Holiday, de passage à Paris, et Django Reinhardt ! Il pratique aussi le one-man-show, après avoir été à l’école du grand Charles Dullin. D’ailleurs, il est tenté par la vie de saltimbanque, pense aussi entrer à la Légion étrangère mais, finalement, son droit terminé, il entre à Drouot en 1948 pour effectuer son stage chez Me Chauvin. En 1956, il est nommé commissaire-priseur et reprend un titre nu. Il doit aussitôt l’abandonner, puisque ce même mois d’avril, il est appelé en tant qu’officier de réserve en Algérie. Il y passera un an. À son retour – et ce ne sera pas la dernière de ses originalités –, alors que tous ses confrères ont leurs bureaux près de Drouot, il s’installe dans son appartement du 15e arrondissement et commence à exercer son métier, en toute indépendance mais avec une rigueur absolue et une conscience aiguë de ses obligations d’officier ministériel.
Un homme de contacts
Selon Ludovic Morand, son père aimait à expliquer qu’il voyait dans le blanc et noir du marteau un symbole de conciliation des intérêts contradictoires de l’acheteur et du vendeur. Ce que son père recherchait avant tout dans sa profession, insiste-t-il, «c’était le contact humain, être présent à un moment de bascule de la vie des gens, pour les assister et les apaiser». Du métier, il appréciait tout particulièrement l’aspect judiciaire, les tutelles, les successions, les procédures collectives… Ses correspondants se souviennent que chaque inventaire se terminait par un bon déjeuner au cours duquel il faisait le bateleur et racontait mille anecdotes. D’ailleurs, avec la passion qui le caractérisait, il va durant deux décennies enseigner la déontologie et la procédure civile aux aspirants commissaires-priseurs. La plupart s’en souviennent très bien : il aimait être impressionnant et disait ce qu’il avait à dire ! Très à cheval sur les principes du droit, il considérait qu’il n’était pas question d’y déroger. Mais très vite, d’un trait d’esprit, il savait les mettre à l’aise et maintenir sa porte ouverte pour répondre à leurs interrogations, toujours avec bienveillance. La transmission était une valeur essentielle. Des ventes ayant émaillé sa carrière, il était fier d’avoir dirigé celle du mobilier du château de Breteuil, au cours de laquelle le musée de la Chasse et de la Nature a acquis la grande majorité de ses trophées. Il évoquait aussi celle du 1
er novembre 1988 à Drouot-Montaigne –  il partageait le marteau avec Viviane Jutheau –, et se souvenait de la préemption par le musée Rodin du marbre de La Mort d’Adonis. En revanche, s’il achetait beaucoup à Drouot – pas dans ses ventes bien sûr, c’était interdit –, il n’avait pas l’âme d’un collectionneur. Son intérieur est classique : de beaux meubles XVIIIe estampillés, des tableaux anciens et les objets d’art qui s’accordent avec le tout. C’est lui encore qui a lancé les ventes de cartes postales, une spécialité qui n’existait pas en tant que telle et que son fils a développé. Il faisait partie des très bons «marteaux», et de ceux dont on se souvient car, outre sa voix de stentor, il officiait à la tribune en robe. Il disait remettre ainsi une tradition à l’ordre du jour. Il faut en effet remonter aux années 1930 pour retrouver de tels exemples. Quelques-unes de ses jeunes consœurs le suivront quelque temps dans cette démarche. On peut voir dans ce désir de soigner son entrée sur la scène une réminiscence de son époque «saltimbanque». Mais il s’agissait surtout pour lui d’affirmer le statut officiel du commissaire-priseur. Ami de Pierre Bellemare, il était souvent invité sur le plateau de ses émissions. Ils ont signé ensemble (et avec Jean-Marc Épinoux) Possession, un ouvrage consacré à «l’étrange destin des choses». Lui qui avait un temps songé à prendre l’uniforme – il tenait beaucoup à son titre de commandeur de l’ordre national du Mérite et à titre militaire –aimait les règles et les cadres. Il s’est beaucoup impliqué dans la vie de Drouot et faisait partie du bureau sous la présidence de Joël Millon. Ensemble, ils ont porté le projet de Drouot SA, devenu depuis Drouot Patrimoine. En 1990, Richard Morand s’associe avec son fils Ludovic. Très vite, il prend du champ pour laisser ce dernier libre mais, jusqu’à ces dernières années, il prenait toujours des nouvelles de l’étude et de l’hôtel des ventes, s’informant même de la transition vers le numérique. La preuve d’un intérêt jamais démenti de la part d’un homme qui, par son implication sans faille, aura marqué son temps.

Richard Morand
en 5 dates
1928
Naît à Paris
1948
Entre à Drouot
1956
Nommé commissaire-priseur
1990
S’associe avec Ludovic, son dernier fils
2021
Décède paisiblement le 22 août, il allait avoir 93 ans le 1er septembre

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