Révélation d’un nouvel écrin

Le 19 mai 2017, par Anne Doridou-Heim

Le cabinet d’arts graphiques de Chantilly se dévoile et décline sa petite musique de chambre avec une exposition dédiée à l’épanouissement du dessin à la Renaissance en italie.

Francesco Mazzola, dit le Parmesan (1503-1540), Ange soulevant une draperie au-dessus de sa tête, plume, encre brune, lavis brun, rehauts de gouache blanche partiellement oxydés, Chantilly, musée Condé.
© RMN-Grand Palais (domaine de Chantilly)-Michel Urtado


Le domaine de Chantilly poursuit sa renaissance et ouvre un espace d’exposition. Une première depuis 1897 ! Cette démarche s’inscrit dans l’idée de toujours servir le legs fabuleux de 1894 du duc d’Aumale. Le prince y avait écrit que les «cinq chambres à rez-de-chaussée» pouvaient «être consacrées au développement du musée». Le petit château était son lieu résidentiel. Dans l’aile Jean Bullant du XVIe siècle, il aménage des petits appartements destinés à ses hôtes, dans l’esprit élégant du XIXe. Cet esprit a été le fil conducteur de la restauration : le visiteur doit se sentir «accueilli en invité» et avoir l’impression de se promener tout en découvrant la collection exceptionnelle  l’adjectif n’est pas exagéré  d’arts graphiques. Si l’ambiance cynégétique du vestibule a été conservée, apportant une solennité toute campagnarde, les chambres déploient leurs dessus-de-porte, leurs boiseries et leurs tentures pour se faire espaces de présentation avec un système d’accrochage, d’éclairage et de présentation modulable, s’adaptant à la temporalité des événements  trois sont prévus annuellement  et à la fragilité des supports. Le fil rouge : instaurer «une relation intime entre l’espace architectural et les collections», selon les propos de Nicole Garnier, conservatrice générale du musée Condé. Le projet, né en 2011, voit son aboutissement ce printemps. Il a nécessité une volonté sans faille de toute l’équipe, sous la conduite de Pierre-Antoine Gatier, architecte en chef des Monuments historiques, et une belle dose d’investissements répartis très majoritairement entre l’État, l’Institut de France et le mécénat de la Fondation pour la sauvegarde et le développement du domaine de Chantilly, créée en 2005 par Son Altesse l’Aga Khan. Il est temps de lever le voile sur l’exposition des dessins de la Renaissance italienne, la première d’une longue déclinaison d’opus : une plume du Parmesan (1503-1540), un Ange soulevant une draperie au-dessus de sa tête, nous y invite symboliquement. Le thème résonne avec la programmation «Heures italiennes en Picardie» il fallait bien se lancer parmi les quelque 4 000 dessins qui constituent ce fonds, plus 5 000 estampes et 1 900 photographies du XIXe siècle. Ce choix signe un nouvel hommage au duc d’Aumale, Italien par sa mère Marie-Amélie de Bourbon-Sicile, très sensible à l’art transalpin dont il possédait un ensemble unique, acquis fin 1860 auprès de Frédéric Reiset, conservateur au musée du Louvre. L’époque était généreuse. Suite à un exhaustif travail de recherche mené par l’équipe de conservation, beaucoup de feuilles ont perdu leurs signatures prestigieuses et retrouvé leurs véritables auteurs. Moins connus peut-être, ils attestent de la vitalité créatrice de l’époque.
 

Michelangelo Buonarroti, dit Michel-Ange (1475-1564), Groupe de quatre figures debout et un drapé, plume, encre brune et grise, Chantilly, musée Condé
Michelangelo Buonarroti, dit Michel-Ange (1475-1564), Groupe de quatre figures debout et un drapé, plume, encre brune et grise, Chantilly, musée Condé.
© RMN-Grand Palais (domaine de Chantilly)-Michel Urtado

Une collection hors normes
Le parcours se veut chrono-géographique. Partant des innovations exprimées à Venise vers 1500 autour des figures de Bellini et de Mantegna, approfondies par le Titien et son rival, Giovanni Antonio de Sacchis dit Il Pordenone  dont une Vénus endormie dans un paysage arcadien signe un poncif repris par tous les suiveurs  on avance vers la grâce du Parmesan (1503-1540). Douceur, effets d’atmosphère, rendu du mouvement, le tout dans une économie de moyens impressionnante, rien ne manque aux dessins de ce maître. Quatre têtes d’enfant à la sanguine, Trois Études de saints à l’encre brune, ou encore la Vierge à l’Enfant trônant entre saint Joseph et des anges musiciens sont d’exquises esquisses. Sujets préparatoires à de grandes œuvres parfois perdues, elles semblent renfermer dans leur petit format toute l’esthétique maniériste alors en plein épanouissement. La Renaissance classique en Toscane et à Florence fait ici la part belle à Fra Bartolomeo (1472-1517), devenu chef de file dans la cité après le départ de Léonard, Raphaël et Michel-Ange. Son art de dévotion, très marqué par la période de transition de Savonarole, se traduit dans des dessins plus tourmentés. Le plus vaste espace de présentation a été réservé à Michel-Ange (1475-1564) : il s’agit du salon Louis III de Bourbon-Condé. De ce génie à la longévité exceptionnelle, une œuvre de jeunesse retient les regards, un Groupe de quatre figures debout et un drapé, inspiré à la fois par des modèles antiques et par les grands maîtres du XVe siècle florentin Filippino Lippi et Masaccio. En regard, un très beau Raffaello da Montelupo (1504-1566), La Prudence se regardant dans un miroir, invite à ressentir la fascination que Michel-Ange exerçait sur ses contemporains. Cinq siècles plus tard, elle agit encore et peut se vivre grâce aux collections du duc d’Aumale enfin révélées.

 

Il Pordenone (1483/1484-1539) Saint Martin à cheval partageant son manteau, vers 1528, sanguine, traces de mise à carreau à la pierre noire, Chantilly
Il Pordenone (1483/1484-1539) Saint Martin à cheval partageant son manteau, vers 1528, sanguine, traces de mise à carreau à la pierre noire, Chantilly, musée Condé.
© RMN-Grand Palais (domaine de Chantilly)-Michel Urtado
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