Rétrogaming : un marché en pleine expansion

Le 14 octobre 2021, par Camille Larbey

Huit après son « start » en France, le marché du retrogaming se solidifie et enchaîne les ventes records. Le dixième art se ménage peu à peu une belle place dans les salles de ventes.

© Diane Al Homsy pour Pastor Maison de Ventes

Pas moins de 870 000 $ la cartouche de The Legend of Zelda pour console Nintendo. Une cartouche de Super Mario 64 qui s’envole à 1,56 M$. Les gamers ont lâché leur manette de surprise face aux montants records de la vacation qui s’est tenue chez Heritage Auctions en juillet dernier. Même Nicolas Pastor, commissaire-priseur au Mans et responsable d’une vente sur le thème du retrogaming au mois de mai, ne s’attendait pas à de telles sommes : «Je pensais que cela arriverait un jour ou l’autre, mais peut-être pas si vite.» Le marché du retrogaming – le fait de jouer aux jeux vidéo anciens et de les collectionner – est en train de passer au niveau supérieur. Initiée par l’étude Millon & Associés, la première vente aux enchères en France (et en Europe) entièrement dédiée à cette spécialité ne remonte pourtant qu’à 2013. Le clou de la session fut une cartouche de Dino Force destinée à la très confidentielle console PC-Engine. Ce jeu de tir développé en 1992 n’a été sorti qu’à trois exemplaires avant que la société de production ne mette la clé sous la porte. Une pièce rare adjugée 10 000 €. Avec dix ventes de retrogaming au compteur, Millon & Associés a observé un engouement croissant : «Sur les quatre dernières ventes, on obtient entre 85 et 90 % de lots vendus et des lots cédés autour de l’estimation haute, voire plus. Si l’on reproposait aujourd’hui la vente de 2013, qui était superbe en termes de qualité d’objets, on ferait beaucoup mieux, et on vendrait encore plus de lots», assure Alexis Jacquemard, directeur du département pop culture pour l’opérateur.
Rajeunissement des collectionneurs
Nintendo, Super Nintendo, Megadrive, Neo-Geo, Saturn, Dreamcast, PlayStation… Ces consoles qui faisaient le bonheur des enfants et adolescents des années 1980-1990 sont vivement recherchées par les trentenaires et quadragénaires nostalgiques. Le profil des collectionneurs se rajeunit : «Je vois des gens qui n’ont pas connu ces consoles et qui les recherchent», remarque Kenji Calle, fondateur du site de vente Retrogameplace. Des jeunes de 20 ans s’intéressent à des consoles antérieures à leur naissance. La réédition récente de la Nintendo et de la Megadrive en versions modernisées (plus de cartouches mais une carte mémoire contenant des jeux d’époque préinstallés) a permis d’initier une nouvelle génération au retrogaming. De plus, comme tout marché indexé sur la courbe des âges, des pièces plus récentes font progressivement leur entrée dans la spécialité. Certains titres pour PlayStation 2 et GameCube, deux consoles sorties en 2000 et 2001, voient déjà leur cote augmenter. «C’est un marché exponentiel. Tout ne va pas atteindre des sommets en termes de prix. Mais chez nous, le retrogaming est devenu une spécialité similaire à n’importe quelle spécialité classique», développe Alexis Jacquemard. Si le gamer recherche avant tout le jeu ou la console, le collectionneur sera particulièrement attentif à l’état de la boîte. «La cartouche seule de Zelda sur Super Nintendo vaut 70 €. Avec la boîte en bon état, c’est au moins 300 €», précise Kenji Calle. Le jeu vidéo étant d’abord un produit culturel, la qualité de l’expérience garde son importance dans le prix de revente. Cet été, Millon a organisé une vente entièrement dédiée aux Game & Watch, ces petites consoles de poche de Nintendo datant des années 1980. Si Life Boat est le titre qui s’est vendu le plus cher, à 2 000 €, ce n’est pas uniquement du fait de sa rareté, de son état de conservation excellent ou de la présence de la double notice en anglais et français. «Il était assez sympa à jouer, c’est pris en compte», explique Alexis Jacquemard. Toutefois, quelques points obscurs demeurent. Le design des produits, par exemple. «La réussite esthétique d’une cartouche ou d’un packaging, à mon avis, n’entre pas encore assez en ligne de compte dans la composition du prix final», s’étonne Nicolas Pastor, avant d’ajouter : «C’est un marché qui est quand même à la recherche de maturité.» Un travail historique et critique sur le retrogaming se met en place. La tâche est encore vaste. Des prescripteurs émergent et leur avis est entendu. «Sorti uniquement au Japon sur Super Famicom en 1996, le jeu Super Mario RPG était difficile à trouver en France. Il fallait aller dans les boutiques spécialisées du boulevard Voltaire à Paris. Un exemplaire en bon état vaut maintenant 40 €. Deux jours avant la vente, un «Youtuber» fait une vidéo sur ce jeu et nous l’avons vendu à vingt fois la cote. Le lien de cause à effet est évident», affirme le commissaire-priseur manceau.
Gare aux contrefaçons
Chez Millon, on a remarqué un nouveau type de collectionneur tatillon : «Le but est que les numéros de série de la cartouche, de la notice et de la boîte correspondent en tout point.» Si ces collectionneurs ne jurent que par le serial matching ou full matching, c’est parce que le retrogaming est aussi victime de contrefaçon. L’entourloupe repose sur le cart-modding, soit l’échange de la puce d’une cartouche sans valeur par une puce vierge sur laquelle on a programmé un jeu ardemment demandé. À l’origine, cette pratique servait soit à traduire des jeux dans notre langue, soit à rendre un jeu compatible avec sa console, ou encore à jouer à des jeux achevés et jamais commercialisés. Mais des vendeurs malintentionnés «cart-moddent» des jeux rares pour les revendre en les faisant passer pour des pièces originales. Des tutoriels sur Internet expliquent comment repérer les fausses boîtes cartonnées et même à reconnaître les blisters officiels pour éviter d’acheter au prix «mint» (état quasi-neuf) un jeu «re-blisté». Afin de garantir l’authenticité du produit, de plus en plus de collectionneurs recourent au grading. Une pratique empruntée aux collectionneurs de cartes Pokémon. Le jeu est envoyé à une société de gradation, qui lui attribue une note selon l’état, la rareté, etc., puis le restitue à son propriétaire dans un boîtier scellé en plastique. Le Super Mario 64 vendu à 1,56 M$ était justement «gradé» et avait reçu 9,8/10. Malgré cette note exceptionnelle, le montant a provoqué une avalanche de commentaires outrés dans le Landerneau du retrogaming : «pure spéculation», «manipulation de marché», voire «acte de blanchiment». Un nuage noir pointe à l’horizon et menace le royaume du retrogaming : depuis plusieurs années, les éditeurs actuels de jeux vidéo n'ont foi qu'en la dématérialisation. Un nombre croissant de nouveaux titres sont uniquement disponibles sur les plateformes de téléchargement. Seul Nintendo semble tenir aux traditionnelles cartouches avec sa console portable Switch. «On sent bien que les éditeurs veulent s’affranchir du support et le supprimer. Mais si, à long terme, il n’y a plus de support physique, il n’y aura plus de nouvelles collections à faire», s’inquiète Kenji Calle. Les grosses maisons de disques ont pourtant montré l’exemple à ne pas suivre : après avoir délaissé le vinyle dans les années 1990 et 2000, au grand dam des amateurs, elles rattrapent désormais leur retard en inondant les bacs d’éditions plus ou moins réussies. L’expérience d’un jeu vidéo commence par sa boîte, dont les illustrations travaillées laisseront un souvenir indélébile aux joueurs et contribueront au culte du titre. Les éditeurs de jeux vidéo auraient donc tout intérêt à entretenir le désir des futurs collectionneurs. Le retrogaming de demain se prépare dès aujourd’hui.

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