Retour à Fontainebleau pour la commode de Louis XV

Le 22 octobre 2020, par Philippe Dufour

Grâce à la médiation d’une maison de ventes rouennaise, ce chef-d’œuvre d’ébénisterie, s’inscrivant dans la saga des meubles royaux dispersés, a pu retrouver le chemin de sa première demeure. Récit d’une aventure qui finit bien.

Gilles Joubert (1689-1775), commode de la chambre de Louis XV à Fontainebleau, 1754, placage de bois de rose et de bois de violette sur bâti de chêne, intérieur des tiroirs doublé en satiné et amarante, ornementation de bronzes dorés et ciselés, dessus de marbre brèche violette d’origine, 87 119 63 cm.

Depuis juillet dernier, une pièce hors du commun a rejoint les collections du château de Fontainebleau : il s’agit de la commode livrée en 1754 pour Louis XV par Gilles Joubert (1689-1775), resplendissant de l’éclat de ses bois exotiques et ornements de bronze doré. Cet élément spectaculaire a jadis orné la chambre du monarque – le plus somptueux des appartements que le Bien-Aimé a fait réaménager par l’architecte Ange-Jacques Gabriel dans le vieux palais bellifontain. Mais ce retour, inespéré, n’aurait pas été possible sans l’entremise de la maison Sequana, de Rouen, grâce à laquelle l’achat par le château était conclu pour 1 M€. Et c’est loin du feu des enchères, auxquelles la commode ne pouvait être destinée, que l’opérateur a su orchestrer la délicate négociation. Tout au long de son règne, Louis XV n’eut de cesse de convoquer les plus grands ornemanistes et ébénistes pour remettre au goût du jour ses résidences. Pourtant, sur les 170 pièces répertoriées par l’historien Pierre Verlet dans ses quatre volumes consacrés au Mobilier royal français (Picard, 2e édition, 1990-1994), seuls neuf meubles d’ébénisterie destinés à son usage ont pu être retrouvés. À ce jour, ils sont tous conservés dans des collections publiques, françaises et étrangères.
Classé trésor national
Aussi notre commode de Joubert, considérée comme la dernière à demeurer en mains privées, est-elle d’une extrême rareté. Connue depuis 1936, date à laquelle elle réapparaît chez le comte Adolphe Niel, grand amateur d’art, elle demeure dans l’ombre jusqu’en 2016. Cette année-là, ses détenteurs ayant envisagé de la vendre et demandé un certificat de libre circulation, l’État la classe très vite «trésor national» par un arrêté publié le 23 avril, empêchant ainsi toute sortie du territoire. Le château de Fontainebleau fait alors une proposition d’acquisition, et s’ensuit un long processus de tractations… Il faudra attendre mai 2019 pour que la maison Sequana entre en jeu, désignée comme mandataire du dernier propriétaire du bien, afin de finaliser une vente qui s’éternise. Selon la procédure juridique, un rapport d’expertise croisé sera alors produit par les deux parties, suivi d’une proposition de prix. Finalement, «le vendeur choisira de privilégier le retour à son emplacement d’origine en acceptant la proposition de Fontainebleau», explique le négociateur, M
e Jérôme Drège.
Dernière étape d’un destin mouvementé
Une transaction est alors opérée, d’un montant de 1 M€ (comprenant la commission de l’intermédiaire). «Le financement a été essentiellement assuré par deux acteurs», détaille David Guillet, directeur du patrimoine et des collections du château de Fontainebleau : l’établissement public et le fonds du patrimoine. Sans oublier une contribution apportée par quatre généreux donateurs pour boucler l’achat, à savoir Mmes Foncke et Helaine, MM. Catesson et Detalencourt. Comme le souligne à son tour Jean Vittet, le conservateur en chef  : «Il était primordial pour Fontainebleau de posséder une pièce majeure commandée par Louis XV, un roi qui a vraiment marqué le château d’une empreinte, dont il ne subsiste surtout que des décors muraux.» La commode a donc réintégré son écrin originel. Ou plutôt, pour l’instant, la galerie des meubles – la chambre dans laquelle elle s’inscrivait étant devenue la salle du trône de Napoléon I
er. Cependant, «elle devrait être bientôt intégrée dans le parcours de visite», assure David Guillet. C’est le 20 septembre 1754 qu’étaient livrées – comme le rapporte le journal du Garde-Meuble – « par le Sr Joubert ébéniste, pour servir dans la chambre du roy à Fontainebleau, n° 1951, deux commodes de bois violet et bois de rose à placages, bombées et chantournées à dessus de marbre brèche violette, l’une ayant par devant deux grands tiroirs […]». Une mention de première importance puisqu’elle révèle l’existence d’un second meuble presque identique… et à ce jour perdu. Quant au numéro d’inventaire – retrouvé sur le bâti et sur le marbre –, il permet (outre la description très précise) d’identifier avec certitude l’artefact, en l’absence d’estampille. Installées dans la chambre du roi sous les trumeaux d’entrefenêtre, les deux commodes seront, à une date inconnue, envoyées au château de Choisy (aujourd’hui détruit) – mais l’on sait qu’en 1764, elles y ornaient le salon de compagnie du monarque. En 1788, nouveau déménagement vers le château de Marly, avant sans doute d’être vendues à la Révolution et de disparaître pour un siècle et demi.
Un rocaille bien tempéré
D’une rare longévité, Gilles Joubert a été admis à la maîtrise dès la Régence, mais ne commence à travailler pour le Garde-Meuble de la couronne qu’en 1748, avant d’en devenir l’ébéniste ordinaire dix ans plus tard. La consécration viendra en 1763, quand il est nommé ébéniste du Roi, charge qu’il exerce jusqu’en 1774, un an avant sa mort. Il fonctionne alors comme une sorte de maître d’œuvre, livrant de nombreuses pièces à Versailles, à l’image de riches encoignures-médailliers pour le cabinet de Louis XV, elles aussi revenues à leur place. Il travaillera également pour les autres membres de la famille royale, de Mesdames au comte d’Artois, sans oublier Madame de Pompadour, maîtresse du roi… et des tendances. Si Joubert a pour habitude de livrer des pièces d’une opulence particulière, «avec cette commode, on peut vraiment parler de l’un de ses plus beaux meubles connus», confirme Jean Vittet. Elle s’habille ainsi d’un placage de bois de rose et de violette, dont le dessin violoné est repris par le réseau de bronzes dorés et ciselés. Comme toujours, l’homme de l’art a su rester élégant en élaborant un style rocaille très maîtrisé, bien éloigné des excès formels du temps.

à savoir
Acquisition privée du château de Fontainebleau pour 1 M€ (Sequana OVV).
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