Restitutions, un pas en avant, deux pas en arrière

Le 25 mars 2021, par Vincent Noce
Klimt, rosiers sous les arbres
© Patrice Schmidt

La politique envers la spoliation artistique reste une épine dans le pied des musées français. En atteste encore l’annonce par Roselyne Bachelot du prochain départ d’un tableau de Klimt d’Orsay. C’est la première fois que l’État approuve la remise d’une œuvre de ses collections à une famille victime du nazisme. Et encore est-elle le produit non de ses recherches, mais de celles conduites en Autriche. Certes, ce cas illustre la complexité de ces enquêtes. Néanmoins, plus de vingt ans après la conférence de Washington, les musées commencent à peine à s’enquérir de biens douteux en leur sein. Il a encore fallu une longue et acrimonieuse bataille en justice pour que les héritiers Gimpel puissent récupérer les Derain acquis par les établissements de Marseille et de Troyes. Et cela fait trois ans qu’Emmanuelle Polack a révélé, dans Le Monde, le scandale des achats en 1942 lors de la vente d’aryanisation de la collection Dorville, dont les tableaux se trouvent toujours au Louvre et à Orsay, soixante-dix ans plus tard. Notre pays n’a donc guère de motif de se vanter. Mais le job d’un ministre, c’est de se vanter. Roselyne Bachelot est cependant restée en deçà des attentes, s’accrochant au «principe capital» de l’inaliénabilité des collections pour annoncer un projet de loi permettant de rendre le Klimt. Autrement dit, la famille devra encore patienter des années. La France a une drôle de manière de «réaffirmer son engagement» auprès des victimes. En attendant, il faudra également introduire dans la loi le retour plausible des œuvres de la succession Dorville, sans parler de la demande de la ville de Sannois de pouvoir restituer un Utrillo ou, dans un autre registre, de la légalisation du cadeau diplomatique d’une couronne royale fait à Madagascar… à chaque restitution, sa loi, dans un cycle sans fin. Le refus d’encadrer des procédures régulières de sorties d’œuvres, par peur de voir réduire la marge de manœuvre des politiques, atteint ses limites.

Pratiquement aucun poste de chercheur de provenance n’est ouvert dans les musées, enclins à la résistance faute de directives.

Cet écart entre les belles paroles et les actes n’a fait que se creuser. Lors d’un séminaire à l’Institut national de l’histoire de l’art, Didier Schulmann, qui fut un pilier du travail sur la spoliation au Centre Pompidou et au ministère, a confessé que, à partir des années 1990, l’intervention de «journalistes très engagés, un peu brouillons, assez spectaculaires» s’est révélée décisive, alors que l’administration «tournait en rond» en s’efforçant de «noyer le poisson» : il devait «être évident qu’il ne peut pas y avoir d’œuvres spoliées qui se trouvent au cœur des collections. Ce mouvement a duré des années et il dure encore». Avouant avoir, «à son corps défendant, défendu l’indéfendable», ce conservateur relève à quel point «il peut être difficile de travailler sur les provenances», tout en ayant la responsabilité des collections. Aujourd’hui, il lui «semble indispensable de former des chercheurs indépendants des institutions muséales». Mais, là encore, la tendance est au recul, comme l’a pointé à sa suite une jeune chercheuse. Ophélie Jouan s’est insurgée contre le sort réservé à sa génération. Elle a rappelé les 7 M€ alloués à ces recherches par l’Allemagne, comprenant la création de chaires, «alors que la France plafonne à 200 000 €». À quelques exceptions près, qui se comptent sur les doigts d’une main, au Louvre et à Orsay, aucun poste n’est ouvert dans les musées, toujours enclins à la résistance faute de directives. Les belles paroles s’envolent devant la précarité de ces jeunes qui ont dû se former sur le tas, en l'absence de filière professionnelle. «Si l’on mettait bout à bout les discours des ministres de la Culture depuis vingt-cinq ans, a reconnu Didier Schulmann, et si les moyens étaient allés avec, peut-être pas tout, mais beaucoup serait réglé.»

Les propos publiés dans cette page n’engagent que leur auteur.

Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne