Restitutions, l’exemple d’Amsterdam

Le 16 septembre 2021, par Vincent Noce
Stedelijk Museum, Amsterdam
© Wikipedia

Aux Pays-Bas, la restitution par le Stedelijk Museum d’un paysage de Kandinsky marque un retournement de politique en faveur des victimes du nazisme. Le geste a valeur d’exemple : Amsterdam est revenu sur le refus opposé en 2018 aux héritiers du collectionneur Emanuel Lewenstein. La Commission nationale des restitutions s’était alors opposée à rendre le tableau parce qu’il avait été mis aux enchères en 1940 par la famille du collectionneur en fuite. Un tribunal a entériné ce refus. Aujourd’hui, Femke Halsema, maire de la cité, a voulu s’inscrire dans une « nouvelle politique clairement favorable aux restitutions ». Le déni de 2018 avait suscité un tollé, conduisant le ministère de la Culture à confier un audit de la Commission des restitutions à un comité mené par un avocat, Jacob Kohnstamm. Il en est ressorti un constat de faillite, qui a conduit à la démission du président de la Commission, sa réorganisation et la révision de ses méthodes. La lecture de ces quarante-six pages devrait être recommandée en France : « Accueil glacial » des familles, « traitement inapproprié », manque d’information, « renvoi à des procédures juridiques et bureaucratiques hermétiques, opaques et douloureusement lentes » ; « la réputation de la Commission a été affectée par trop de plaintes » et son refus opposé à plusieurs requêtes. Dans le cas du Kandinsky, elle a considéré que la famille « n’avait pas de liens intenses et émotionnels » avec la peinture suffisants pour justifier son départ du musée. C’est ce postulat qui a été récusé : celui d’une « mise en balance » de chaque revendication avec l’intérêt supérieur de l’inscription dans une collection publique. Ce parti pris « a éloigné la Commission de la quête de la justice », lui faisant oublier « le principe moral ayant guidé la Conférence de Washington de 1998 » : la priorité va sans détour à la restitution comme « reconnaissance d’une injustice inimaginable, un facteur primordial pour les survivants et victimes, pour l’Histoire mais aussi pour la société dans son ensemble ».

Les Pays-Bas reviennent au principe selon lequel toute vente contractée par « un particulier d’une communauté persécutée » doit a priori être considérée comme forcée.

Le comité a obtenu que la Commission se « recentre sur cet objectif », quitte à rechercher un accord à l’amiable, dans le cas où le musée tient à conserver l’œuvre. Il a aussi réclamé la reprise de « la recherche systématique dans les collections publiques, l’actualisation des bases de données, un guichet unique, l’accessibilité des archives », avec un budget évalué à 3 M€ sur quatre ans… Les parallèles embarrassants pour la France ne s’arrêtent pas là. Quatre des sept membres de la Commission avaient des liens avec le Stedelijk (le dispositif ici est entièrement sous la coupe de l’État). Un par un, le comité a démonté les motifs régulièrement opposés aux requérants. Compte tenu des difficultés rencontrées et du souffle dévastateur du traumatisme, il ne peut leur être reproché de n’avoir pas toujours revendiqué leur bien après guerre. De même, ils ne sont pas tenus d’apporter des preuves de propriété absolues au jour même de la spoliation, mais « plausibles ». Il a aussi réclamé un retour au principe selon lequel toute vente contractée sous la dictature du nazisme par « un particulier d’une communauté persécutée » doit a priori être considérée comme forcée – ne fût-ce que parce que les traqués étaient désespérés de financer leur fuite. À Paris, l’un des rapporteurs de la CIVS (Commission d’indemnisation des victimes des spoliations) a qualifié cette thèse de proprement « absurde », quand, au contraire de l’Allemagne, on a récusé la restitution des tableaux de la collection Dorville dispersée à Nice en 1941. Le conflit est désormais devant les tribunaux, face auxquels l’État compte développer une batterie d’arguments similaires à ceux aujourd’hui dénoncés par nos voisins.

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