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Restitutions : les leçons de Cotonou

Publié le , par Vincent Noce

Plus de deux cent mille personnes, à 90 % béninoises selon les organisateurs, ont visité au palais présidentiel de Cotonou l’exposition des objets royaux rendus par la France, près d’un siècle et demi après avoir été emportés par la troupe lors de la prise d’Abomey. Cette affluence incarne l’espoir soulevé par l’engagement...

  Restitutions : les leçons de Cotonou
 

Plus de deux cent mille personnes, à 90 % béninoises selon les organisateurs, ont visité au palais présidentiel de Cotonou l’exposition des objets royaux rendus par la France, près d’un siècle et demi après avoir été emportés par la troupe lors de la prise d’Abomey. Cette affluence incarne l’espoir soulevé par l’engagement pris en 2017 par Emmanuel Macron d’organiser un retour du patrimoine africain sur son continent. Elle témoigne aussi des contradictions rendant sa mise en œuvre bien plus complexe qu’il ne le laissait entendre. Le paradoxe veut que la France soit créditée d’avoir symboliquement initié un mouvement qui prend de l’ampleur partout ailleurs. L’Allemagne a signé avec le Nigeria un accord prévoyant le transfert de plus d’un millier de bronzes provenant du royaume du Bénin. À Londres, le Horniman Museum s’apprête à rendre soixante-douze objets pillés par les Britanniques en 1897. Oxford et Cambridge ont recensé plus de deux cents sculptures susceptibles d’être restituées. À Washington, la Smithsonian s’est engagée à rendre la plupart de sa quarantaine d’œuvres similaires. Le musée de Tervuren en Belgique, conduit un inventaire de son fonds du Congo, avec des conservateurs de ce pays, en vue d’évaluer la part de sa collection appelée à retrouver sa terre d’origine. Ces nations présentent avec la France la différence de laisser le champ libre à chaque institution pour opérer ses propres choix, tandis que notre pays demeure attaché à un système centralisé de propriété publique, inaliénable, beaucoup plus conservateur. En comparaison, les deux autres objets renvoyés de manière passablement erratique par la France à la Côte d’Ivoire et Madagascar font pâle figure. Jean-Luc Martinez compte rendre en octobre au président de la République son rapport sur les demandes de restitution avancées par sept États, qui donnerait un premier cadre à l’intention manifestée dans son envolée oratoire de 2017 – et ce, dans un domaine dépourvu de règle internationale à laquelle se référer.

Le paradoxe veut que la France soit créditée d’avoir symboliquement initié un mouvement qui prend de l’ampleur partout ailleurs.

Le Bénin lui-même a laissé percer sa frustration, en réclamant d’autres restitutions. Ainsi faudrait-il craindre une surenchère de revendications qui prendraient la France pour cible en l’accusant de mauvaise foi. L’exposition, la première du genre en Afrique, bénéficiant de l’assistance du musée du quai Branly et complétée par des créations d’artistes béninois d’aujourd’hui, fait valoir l’importance d’un échange culturel qui peut prendre tant d’autres formes que les restitutions. Mais elle éclaire aussi la difficile prise de conscience des faits historiques qui devrait motiver et accompagner ce mouvement. Comme le relève le New York Times, cette démonstration vient appuyer le discours nationaliste d’un régime de plus en plus autoritaire. L’exposition montre aussi ses limites en présentant des textes en français, et non en langues vernaculaires. Comme dans son prologue qui avait été brièvement présenté quai Branly, les atrocités de l’empire esclavagiste du Dahomey ont été gommées. L’héroïsation des « amazones », une milice particulièrement sanguinaire, est un signe alarmant de cette mythologie cultivée par l’ethnie dominante. À cet égard, il faudrait saluer la sortie d’un ouvrage universitaire cherchant à enrichir cette réflexion. Les Restitutions des collections muséales (éd. Mare & Martin) s’illustre par la diversité des points de vue de la vingtaine d’essayistes, tentant pour la plupart de dépasser « l’entrechoquement des prétentions contradictoires » qui caractérise ce processus. Les auteurs les plus lucides cherchent à sortir de la logique « propriétariste » empreinte de nationalisme, laquelle semble encore l’emporter dans ces prolégomènes, pour réaffirmer la valeur universelle de l’art.

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