Renos Xippas, un galeriste entre l’Amérique du Sud et l’Europe

Le 15 avril 2021, par Stéphanie Pioda

Trait d’union entre l’Europe et l’Amérique Latine, le galeriste Renos Xippas a développé en trente ans un modèle économique avec pour maître mot la maîtrise des coûts, même si poiur lui le marché de l’art reste avant tout un art de vivre.

PHOTO LUCÍA DURAN

De quelle façon votre aventure de galeriste a-t-elle commencé ?
J’ai commencé en tant que manager et directeur de l’atelier de Takis en 1974, à 25 ans, pour ensuite devenir marchand de tableaux spécialisé dans le surréalisme, formé par mon oncle Alexandre Iolas. Fatigué du second marché, j’ai voulu être plus proche de la création contemporaine, des artistes et du public. J’avais déjà franchi le pas en 1988 avec le projet du Bassin Takis, implanté à l’extrémité nord du quartier de la Défense, à Paris, en accord avec le souhait de l’architecte de la Grande Arche, Johann Otto von Spreckelsen. Il s’agissait d’une installation de quarante-neuf signaux lumineux colorés et clignotants, de hauteurs différentes, répartis sur un même bassin. Deux ans après, nous complétions le projet de Takis avec des Signaux lumineux implantés cette fois-ci à l’extrémité sud de l’axe qui traverse la Défense, au pied de la Grande Arche : dix-sept gigantesques tiges de métal, mesurant entre 6,50 m et 11,50 m de haut. Ces deux installations sont devenues emblématiques du quartier de la Défense. Ensuite, j’ai ouvert ma galerie le 19 octobre 1990, avec une énorme exposition de Takis, tandis que mon voisin direct, Yvon Lambert, proposait une magnifique exposition de Richard Serra. Le vernissage, avec des milliers de personnes, était impressionnant.
Comment avez-vous construit la ligne artistique de la galerie ?
Au début nous nous sommes intéressés aux artistes internationaux, dont Eva Hesse ou David Rabinovitch, qui, à l’époque, était une star et travaillait avec Gagosian. Nous avons multiplié les grandes expositions avec, comme fil rouge, la question de l’ambiguïté du regard, de l’invisible et du visible. Nous sommes aussi attachés à la tradition de la grande peinture avec les artistes français Yvan Salomone ou Yves Bélorgey, ou encore à une dimension conceptuelle plus prononcée comme chez Peter Halley, par exemple, qui fait référence à l’organisation sociale et aux recherches de Foucault, Deleuze et Baudrillard.
La dimension internationale est-elle un des atouts de la galerie ?
L’échange culturel entre l’Amérique latine, l’Europe et les États-Unis est l’ADN de la galerie. Nous avons été la première enseigne parisienne à montrer de nombreux artistes latino-américains (une quinzaine) et, en Amérique du Sud, à présenter des artistes européens et américains. En juin par exemple, nous montrerons à Paris une jeune artiste uruguayenne que personne ne connaît encore dans l’Hexagone, Rita Fischer. Elle n’a aucun rapport avec le marché de l’art mondial, mais notre mission consiste aussi à amener les collectionneurs à découvrir de tels artistes.

 

Exposition «30 ans déjà», Xippas Paris (16 janvier - 4 avril 2021).PHOTO FRÉDERIC LANTERNIER
Exposition «30 ans déjà», Xippas Paris (16 janvier - 4 avril 2021).
PHOTO FRÉDERIC LANTERNIER

Comment fonctionne la galerie ?
Nous travaillons avec une trentaine de collaborateurs (une quinzaine à Paris, quatre en Suisse, sept entre Bruxelles et Knokke, quatre ou cinq personnes en Uruguay) et il est important de noter que nous sommes propriétaires de plusieurs de nos espaces. Nous privilégions l’autonomie et l’indépendance, c’est pourquoi nous gérons tout en interne, de la fabrication des caisses de transport des œuvres aux travaux de serrurerie, en passant par les photographies, les livraisons en Ile-de-France et dans toute l’Europe ou pour le stockage à Pacy-sur-Eure. Nos coûts sont maîtrisés, ce qui nous préserve de frais généraux gigantesques comme c’est le cas de certaines galeries. Il ne faut pas oublier que les loyers dans le monde anglo-saxon sont faramineux : 30 000 $ par mois pour une galerie de 100 m2 à New York, 80 000 $ par mois pour 200 m2 !


Cela a-t-il une incidence sur l’évolution des prix des œuvres ? Vous n’avez pas de pression pour forcer l’évolution des prix des artistes ?
Tout se fait en dialogue avec les artistes. Si pour certains la demande est plus importante que l’offre, nous avons tendance à faire de légers alignements de 10 % dans une année, mais sans multiplier les prix par dix ou plus. Ensuite, il y a des échanges d’artistes entre galeries un peu comme dans le mercato pour le football, et les choses se font en bonne intelligence.
Pourriez-vous donner des exemples ?
Je pense à Farah Atassi, que j’ai découverte lorsqu’elle était encore jeune plasticienne dans son atelier en banlieue parisienne et dont les œuvres se vendaient alors autour de 3 000 €. J’ai eu un coup de foudre immédiat avec la sensation de pouvoir «lire» ses tableaux. J’ai compris tout de suite qu’il y avait un langage intéressant et surtout une formule d’écriture nouvelle. J’ai acheté tout ce qu’il y avait dans l’atelier et lui ai offert une grande exposition qui a rencontré un vif succès. On l’a retrouvée ensuite au musée d’Art moderne de Paris puis au palais de Tokyo. Lorsqu’elle a souhaité une reconnaissance plus internationale, nous nous sommes mis d’accord avec Almine Rech, qui l’expose à Paris, Londres, New York et Shanghai, alors que nous avons l’exclusivité pour l’Amérique latine et la Suisse. Nous perdons certes les deux tiers du marché, mais les prix se sont envolés et la demande demeure très forte au niveau mondial. Le tiers restant est plus rentable que la totalité du marché auparavant. Il faut compter désormais entre 40 000 et 50 000 € pour des œuvres qui s’échangeaient à 3 000 € en 2011.

 

La galerie Xippas à Punta del Este (Uruguay).PHOTO MARCOS GUIPONI
La galerie Xippas à Punta del Este (Uruguay).
PHOTO MARCOS GUIPONI

Quels sont les artistes emblématiques de la galerie ?
On peut plutôt dire qu’il y a des artistes plus présents sur le marché que d’autres, comme Vik Muniz, Peter Halley, Vera Lutter, Robert Irwin, James Siena, Dan Walsh. Si leur cote débute à 35 000/50 000 €, celle de certains peut atteindre 200 000 €, mais nous avons peu de ventes au-delà, ce qui prouve que nous sommes une galerie de taille moyenne.
Maintenez-vous une activité à Athènes, bien que la galerie soit fermée ?
Nous y présentons de façon privilégiée des expositions pour nos collectionneurs grecs, qui ne peuvent pas forcément se déplacer dans les différentes galeries. Athènes est une belle vitrine que nous rouvrirons au public lorsque ce sera possible.
Comment se différencient Montevideo et Punta del Este ?
C’est un autre monde. Montevideo est une ville très culturelle où il y a plus d’intellectuels que de collectionneurs, alors que Punta del Este est une bombe atomique ! La puissance économique du public y est très importante et celui-ci vient des quatre coins du monde, Belgique, Autriche, Royaume-Uni, Monaco, Amérique latine… Notre galerie est installée sur le bord de mer dans une ferme de six hectares, dans un cadre magnifique où les gens se plaisent à venir entre 16 h et 20 h, juste après la plage, portés par la joie de vivre !
Comment voyez-vous l’avenir ?
J’ai 72 ans, je suis en grande forme et j’éprouve toujours une surexcitation lorsque je tombe sur une œuvre importante, et je sais déjà à qui m’adresser pour la proposer, et qui la mérite ! Je sais me séparer de pièces car je sais que tant qu’il y aura des artistes, il y aura toujours de très belles créations. Pour l’instant, même si j’essaie de trouver quelqu’un pour prendre le relais, je peux continuer d’exercer mon métier dans un lieu magnifique où tout est renouvelé : les gens sont très intéressants, les fortunes plus fraîches, les collections plus récentes et il y a peut-être plus de curiosité. Après avoir fait un parcours européen, il s’agit ici d’une petite «renaissance» !

Renos Xippas
en 4 dates
1948
Naît au Caire, au sein d’une famille grecque
1956
Quitte l’Égypte en pleine crise du canal
de Suez pour l’Uruguay
1990
Inaugure sa galerie dans le Marais, à Paris, avec une exposition de Takis
2010
Ouvre une galerie à Montevideo
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