René Lalique : bas les masques !

Le 11 juin 2020, par Anne Doridou-Heim

Ce vase raconte le corps à corps joué par René Lalique avec le verre : irisation de la matière, jeux de patine, originalité du décor, précocité de la conception…

René Lalique (1860-1945), vase « Quatre masques », épreuve réalisée en verre blanc satiné soufflé-moulé et patiné noir, h. 28,5 cm.
Estimation : 15 000 / 18 000 

Voici un vase qui a tout pour séduire avec son décor de masques d’une présence saisissante ! Répertorié dans le catalogue raisonné de Félix Marcilhac (n° 878, page 410), il est aussi le petit frère de celui présenté pour la première fois au Salon des artistes décorateurs de Paris en 1911, acheté par l’État deux ans plus tard et désormais exposé au musée des Arts décoratifs de Paris. Oui, ce modèle que l’on pourrait présenter comme un pur exemple du style art déco a été conçu près de quinze années avant la fameuse exposition de 1925… Il exprime sans conteste l’extraordinaire modernité d’un créateur touche-à-tout, qui venait juste de délaisser le bijou pour se lancer à corps perdu dans le verre et tous ses possibles. Lors de l’Exposition universelle de 1900 à Paris – cette manifestation internationale qui s’affiche comme la synthèse de son temps –, René Lalique est à l’apothéose de sa carrière de bijoutier, sollicité par la clientèle la plus exigeante et la plus fortunée, comme la grande Sarah Bernhardt ou le magnat du pétrole Calouste Gulbenkian. Il pourrait se contenter de ces succès et poursuivre ainsi. Ce serait mal connaître l’homme. Le feu l’habite, et il commence à incorporer du verre gravé dans ses modèles de miroirs, textiles, coupe-papier et autres petits objets. Ces créations intégrant des sources de lumière et de transparence seront remarquées par François Coty. C’est ainsi qu’en 1907 débute leur collaboration, autour des premiers flacons à parfum qui vont révolutionner le genre. René Lalique est en passe de réaliser sa mue. De maître joaillier de l’art nouveau, il deviendra le maître verrier de l’art déco. Celui qui a su élaborer pour des parures des procédés personnels, complexes, voire empruntés à la sculpture, notamment par le biais de moulages à la cire perdue, s’apprête à révolutionner un matériau immémorial.
Une année qui fait date
Pour la première fois, au VIe Salon des artistes décorateurs, en 1911, Lalique envoie exclusivement des pièces de verre, tout particulièrement les vases témoignant de ses recherches sur les patines grises, dont l’un, de forme sphérique, est orné de quatre grands médaillons à tête de Silène sur fond de pampres. Quelque temps plus tard, après avoir acheté une usine (1913), il se lance dans la production d’objets en série, mais en leur appliquant les techniques de fabrication du luxe. Sa marque de fabrique ! Il décline ainsi le modèle de 1911 dans une version légèrement différente, celle proposée ici. Les quatre satyres patinés noir se détachent sur le corps en verre blanc satiné, qu’ils habillent élégamment. La pièce est signée « R. Lalique » à la molette, ce qui la date de la période comprise entre 1919 et 1926. Les masques ont un attrait particulier, celui de la saveur de l’antique : l’Antiquité, voilà bien un thème qui parle au maître. Il y puise la beauté du corps idéalisé – l’une de ses sources d’inspiration les plus fécondes –, mais encore la richesse de la mythologie et la variété des modèles. Déjà en 1900, évoquant ses bijoux, l’écrivain Pol Neveux soulignait que «les chefs-d’œuvre des Égyptiens, des Italo-Grecs n’ont jamais été considérés d’un œil plus pénétrant que le sien». Après ce vase «Quatre masques» conçu en 1911, Lalique crée en 1912 un modèle «Six figurines et masques» en verre opalescent, puis l’année suivante un lustre aux mascarons dorés – pour mieux accrocher la lumière. D’autres prodiges suivront. En 1925, alors qu’il est une nouvelle fois consacré, il déclare tout simplement que «le verre est la matière merveilleuse». Tout est dit.

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