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René II de Lorraine et Georges Trubert : un livre d’heures très enluminé

Publié le , par Christophe Dorny
Vente le 06 décembre 2022 - 14:15 (CET) - Salle 12-13 - Hôtel Drouot - 75009

Un livre d’heures de la fin du XVe siècle reparaît après cinquante ans sur le marché des enchères. Sa nouvelle attribution à l’enlumineur Georges Trubert en fait un ouvrage d’exception.

Fin du XVe siècle, vers 1490. Horae ad usum Romarum, manuscrit sur peau de vélin... René II de Lorraine et Georges Trubert : un livre d’heures très enluminé
Fin du XVe siècle, vers 1490. Horae ad usum Romarum, manuscrit sur peau de vélin de 87 feuillets dont 17 blancs, orné de 18 enluminures dont 10 à mi-page ; in-8° velours rouge ancien un peu usagé (un plat détaché) sous emboîtage en chagrin fauve avec sur le premier plat dans un cartouche « Horae ad usum romanorum ». Estimation : 200 000/300 000 

La collection mise à l’encan en 1972 au palais Galliera du bibliophile Raphaël Esmérian demeure un événement célébrissime. Parmi ses trésors, fut présenté lors de la vacation du 6 juin, sous le n° 5, un magnifique manuscrit à peinture de la fin du XVe siècle : Horae ad usum Romanum. Ce livre d’heures fut exécuté pour le duc René II de Lorraine. D’une belle provenance, il avait appartenu à la collection du baron Henri de Rothschild. Le rédacteur de l’excellente notice du catalogue louait le « grand talent » de son auteur et terminait ainsi : « Cet artiste semble s’être inspiré d’œuvres d’art possédées par les ducs de Lorraine et il a dû lui-même pratiquer la peinture de chevalet. Son anonymat n’a pu être percé jusqu’à présent. » Cinquante ans plus tard, ce manuscrit enluminé reparaît aux enchères à l’Hôtel Drouot, sous le marteau de Vincent Fraysse. Les spécialistes de l’époque étaient catégoriques : la même main d’artiste était à l’origine du Bréviaire de René II de Lorraine – partagé entre les collections de la bibliothèque de l’Arsenal et celles du musée du Petit Palais (musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris) – et du Diurnal de René de Lorraine peint à Nancy en 1492-1493, conservé à la BnF depuis 1831. Quelques années après, l’historienne Nicole Reynaud signe en 1977 dans la Revue de l’art un article décisif qui sort l’enlumineur Georges Trubert de son anonymat. Ensuite, l’étude systématique des manuscrits détenus dans les collections publiques par François Avril, conservateur de la BnF, puis les travaux de Marie-Claude Léonelli ont permis de lui attribuer plusieurs ouvrages illustrés. Si aucune peinture de chevalet n’a été mise au jour, douze manuscrits lui seraient redevables selon leur style commun.
Un prince flamboyant
Le peintre Georges Trubert est aujourd’hui considéré comme l’un des plus importants enlumineurs français de la fin du XV
e siècle. Probablement formé à Paris, il travaille en Anjou, puis en Provence, à Avignon, au service de René d’Anjou. C’est là, dans un environnement humaniste, que le petit-fils du roi René, le futur René II de Lorraine, pour lequel a été exécuté le livre d’heures, passe sa jeunesse. L’artiste hérite sans doute de l’influence d’un autre peintre de la cour d’Anjou, Barthélemy d’Eyck. Après la mort de son protecteur, en 1480, il est logiquement appelé vers 1490 comme peintre officiel à la cour de René II de Lorraine qui mécène plusieurs artistes. Georges Trubert s’installe à Nancy, où il meurt en 1508. Le commanditaire est une personnalité emblématique de la Lorraine. Il doit sa célébrité pour avoir vaincu le duc de Bourgogne, Charles le Téméraire, à la bataille de Nancy en 1477. Un exploit qu’il fait inscrire à la postérité dans La Nancéide, un vaste poème épique de cinq mille vers à la gloire de son duché : le manuscrit commandé à Pierre de Blarru avec deux enluminures est conservé au Musée lorrain de Nancy. Bien plus tard, Eugène Delacroix évoquera dans un tableau cette fameuse bataille (musée des beaux-arts, Nancy).
 

 

 


Le style Trubert
René II de Lorraine n’a pas été l’unique destinataire des manuscrits à peintures de Georges Trubert, parfois composés avec un autre artiste. Mais cette période est la plus recherchée, car la plus « achevée » selon les spécialistes. Elle rassemblerait six ouvrages, avec le livre d’heures mis aux enchères le 6 décembre. Faisant partie de cet ensemble « lorrain », signalons un autre livre d’heures décoré de dix-sept miniatures récemment passé en vente, en 2018, lors de la deuxième vacation du fonds Aristophil. Estimé 200 000/300 000 €, l’ouvrage s’est échangé à 325 000 €. Il est conservé en mains privées. De format in-8°, daté vers 1490, notre manuscrit Horae ad usum Romanum est exécuté pour le duc René II de Lorraine et sa seconde épouse Philippe de Gueldre (1464-1547). La présence des armoiries du duc dans la bordure de la scène de la Nativité, ainsi que sa devise « Preny au duc » qui renvoie à son château en sont la confirmation. Les lettres entrelacées « R. P.» que l’on trouve à deux reprises seraient les initiales des deux époux. Son contenu, qui court sur quatre-vingt-sept feuillets, est, suivant l’usage liturgique de Rome, traditionnel : un calendrier avec un saint pour chaque jour de l’année, des fragments d’évangiles et des prières à la Vierge. S’y ajoutent des psaumes et d’autres prières. Outre la présence de nombreuses lettres ornées, sa décoration proprement dite débute par six petites miniatures représentant les quatre évangélistes accompagnés de leurs attributs, puis une Vierge à l’Enfant et un portrait de Marie. Le manuscrit est surtout orné de dix-huit enluminures à la mise en page très personnelle : dix occupent la moitié supérieure de la page. « Deux feuillets et deux miniatures semblent manquer », note néanmoins l’expert Guy Martin. Georges Trubert aime représenter ses figures à mi-corps et en premier plan. Aucun des personnages n’est en pied. Les scènes resserrées, telle celle de l’Annonce aux bergers, sont comme saisies au travers d’une fenêtre avec châssis. L’ensemble imprime une « solennité », déjà observée par Marie-Claude Léonelli à propos des illustrations du Bréviaire de René II de Lorraine –, voire une monumentalité. Job sur son fumier est représenté aux côtés d’un noble qui est « sans doute le duc », selon Guy Martin. Les admirables bordures, jouant souvent du trompe-l’œil, sont parfois composées de perles, camées, pierres précieuses et de fleurs. Deux autres caractéristiques du style de l’artiste s’y manifestent avec merveille. D’une part, l’utilisation d’une palette inventive aux couleurs soutenues et acidulées faisant moirer les étoffes ; d’autre part, la pratique d’un dessin dynamique des visages vus de trois quarts ou de profil. Concluons avec une information importante pour les acheteurs : le manuscrit est muni de son certificat de libre circulation.

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