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René Gimpel, gentleman marchand

Le 28 septembre 2018, par Vincent Noce

La revendication de trois Derain, lancée à l’encontre des musées français, remet en lumière le nom de celui qui fut l’un des plus importants marchands de l’entre-deux-guerres. Suite et fin de notre feuilleton.

René Gimpel, gentleman marchand
La galerie E. Gimpel & Wildenstein ouverte sur la 5e Avenue, à New York.

La notoriété de René Gimpel n’est pas restée à la mesure du rôle charnière qu’il a pu jouer à une époque de basculement du Vieux Continent vers l’Amérique. Il est né à Paris le 4 octobre 1880. Par la famille juive alsacienne de son père, il est apparenté aux Wildenstein, par sa mère aux Vuitton. En 1912, il épousera Florence Duveen, descendante d’une autre grande dynastie, fondée en Angleterre, qui fut longtemps un partenaire privilégié en affaires. Nathan Wildenstein a été le témoin de mariage des parents de René, Ernest Gimpel et Adèle Vuitton. Gimpel père quitte son emploi à la banque pour ouvrir une galerie d’art, l’hiver à Paris, l’été à Trouville. En 1901, entendant profiter de l’essor des grandes fortunes en Amérique, il part à New York avec son fils, où il va s’associer l’année suivante avec Nathan pour enregistrer une société baptisée E. Gimpel & Wildenstein.
Ancien Régime
Bien que très conscient des promesses qu’offre le marché américain, Nathan Wildenstein redoute la traversée de l’Atlantique. Mais les Gimpel retrouvent un cousin commun, Felix Wildenstein. Il introduit le jeune Gimpel dans les cercles huppés. Dès 1901, il accède ainsi à la résidence de William Salomon, décorée par les Duveen. Le banquier demeure pour lui le modèle du gentleman de grand goût, à l’opposé des nouveaux riches. Il lui vendra en 1909 Les Deux Amis par Lancret, provenant du duc de Polignac, puis des œuvres de Fragonard, Pater, Nattier ou encore le buste de Mme de Wailly par Pajou. En 1905, Gimpel & Wildenstein prend pied sur la 5e Avenue. L’année suivante, le Metropolitan Museum, qui vient de s’enrichir d’un legs de 5 M$, lui achète, pour 70 000 $, le splendide portrait de Mme de Thorigny par Largillierre et celui de Mme de Bergeret de Frouville en Diane par Nattier. Ce coup établit leur réputation. La maison va contribuer à populariser le goût de l’Ancien Régime chez les magnats en quête de lustre aristocratique. Les arts Louis XV deviennent ses références, auxquels s’ajoute le cachet de la peinture anglaise. Aidé de son «charme inouï », selon son fils, Ernest Gimpel vend à Edward Berwind Les Comédiens de Watteau, puis deux portraits pour 200 000 $ à Henry Clay Frick. René Gimpel lui vendra plus tard le buste de la comtesse du Cayla par Houdon, qu’il a acquis auprès de Joseph Bardac. Il trouvera aussi chez ce «collectionneur marchand» Le Billet doux de Fragonard, revendu au banquier Jules Bache. Ernest Gimpel gagne également la clientèle de Benjamin Altman, propriétaire d’un grand magasin à Manhattan, qui léguera au Metropolitan une collection riche de centaines d’œuvres. Il lui cède, en 1905, un portrait alors donné à Rembrandt pour 120 000 $, que la presse présente comme l’œuvre la plus chère de cet artiste vendue aux États-Unis. Disputée dès les années 1920, cette attribution n’est plus reconnue aujourd’hui. Celui que René Gimpel voit comme «l’exemple de ces amateurs israélites qui font les plus grands collectionneurs de ce pays» achète à un prix encore supérieur de 156 000 $ une scène de taverne pleine de couleurs de Frans Hals.
Dispersions
Pour alimenter cette demande, les marchands puisent dans la dispersion des grandes collections en France : Camondo, Cognacq, Bardac, Doucet… En 1905, René Gimpel a commencé à s’intéresser avec Henry Duveen à la collection de Rodolphe et Maurice Kann, des banquiers qui ont fait fortune dans les mines en Afrique du Sud. Les perles seront revendues par Duveen à Pierpont Morgan. En 1906, René Gimpel estime le total des ventes à 700 000 $. Mais en janvier 1907, il perd brusquement son père, qui meurt à 48 ans de diphtérie. Au pied levé, il doit reprendre l’affaire à 25 ans, d’autant que Felix Wildenstein est lui-même affaibli par une fièvre typhoïde. En 1910, les Duveen lui demanderont de bien vouloir expertiser les deux cents tableaux de Charles Yerkes, parmi lesquels Rubens, Troyon et Turner. La vente aux enchères à l’American Art Association battra les records, en rapportant 2 M$. En 1912, à l’occasion d’une exposition Fragonard, comptant notamment les panneaux des pastorales provenant d’Eugène Kraemer, Apollinaire se moque de la crédulité des Américains devant ces «faux». René Gimpel, dont la réputation en a souffert, ne pardonnera pas à ce «maître-chanteur». On sait combien, à l’époque, les attributions pouvaient être instables. Dans son journal du reste, le galeriste revient constamment sur les faux qui prolifèrent, jusqu’au Louvre, mais aussi les intrigues des marchands et l’avidité financière des critiques d’art et experts comme Berenson. L’année suivante, nouvelle polémique quand la galerie expose La Schiavona du Titien, proposée, dit-on, pour 500 000 $. En Italie, la commission artistique se voit reprocher d’avoir laissé sortir un tel trésor. Il avait été acheté, pour 58 000 $, au patron du textile milanais Cristoforo Crespi. Le prix est dissuasif, d’autant que cette matrone manque manifestement de l’attrait des belles nudités vénitiennes. En 1914, elle partira en Angleterre pour être vendue à Herbert Cook, pour 175 000 $, qui la léguera à la National Gallery.
Classiques modernes
En 1919, René Gimpel se sépare de Nathan Wildenstein. «Nathan a 68 ans, moi 38», explique-t-il. En fait, la confiance s’est raréfiée, d’autant que Gimpel apprécie peu son fils Georges. Il s’inquiète de l’absence d’un contrat de séparation, que Nathan a refusé de signer, par superstition dit-il, alors qu’il évalue leur stock en commun à 15 MF. Plus tard, il rompra aussi avec son beau-frère Joe Duveen, pour lequel il a peu de considération. Tout en collectionnant les manuscrits littéraires, René Gimpel se tourne alors vers un art plus moderne. En 1918, il a acquis ses premiers Corot  qu’il admire  dont Le Lac de Terni, payé 120 000 F, aujourd’hui à la National Gallery de Washington. Lors de la vente Kahnweiler à Drouot, il se voit adjuger six Derain (à l’origine du scandale actuel). En 1924, il achète à Paul Rosenberg un grand Saltimbanque de Picasso pour 100 000 F. En 1926, en visite à Giverny, il convainc Monet de lui vendre deux Barques qui lui seront toujours chères. Il conseillera aussi le musée de Toledo en art moderne, lui faisant notamment acheter L’Aveugle de Picasso. Ses audaces restent cependant relatives. Il a une passion pour Soutine, mais comprend plus difficilement Picasso ou Matisse. Pour lui, «le non-fini ne donnera jamais un chef-d’œuvre». Il demeure à l’écart du cubisme, du surréalisme ou de l’abstraction et il déteste l’expressionnisme allemand, ses «têtes furieuses, violentes, avinées de sang». À partir de 1918, il a entamé une chronique de son monde, pimentée d’anecdotes, qui attendra 1963 pour être publiée. Il reste foncièrement attaché à la France mais ne prête qu’une attention distraite à la montée des fascismes dont il ne mesure pas la menace. Néanmoins, il noue le premier cercle de la Résistance à Marseille, avec ses deux fils Ernest et Jean. Il finance Azur Transports, qui véhicule, outre le charbon, renseignements et personnes, grâce à des fonds fournis par le MI6, auquel il est lié par son épouse. Cet ancien ami de Proust participera à la création du réseau Gloria, à l’initiative de Gabrielle Picabia, la fille du peintre, que rejoignent Somerset Maugham, Samuel Becket et Graham Greene. En 1940, la galerie Gimpel est occupée par les Allemands et pillée ainsi qu’un dépôt de tableaux. Il parvient à mettre à l’abri le stock qu’il avait entreposé à Londres. En septembre 1942, il est emprisonné cinq mois par Vichy au camp de Saint-Sulpice-la-Pointe, avant de se réfugier sur la Côte d’Azur, occupée par les Italiens. En janvier 1944, son fils Ernest est arrêté et déporté à Auschwitz, dont il reviendra Compagnon de la Libération. Dénoncé par le marchand collaborateur Jean-François Lefranc, René Gimpel est pris par la Gestapo en mai. Il mourra au camp de Neuengamme en janvier 1945.

 

À LIRE
René Gimpel, Journal d’un collectionneur (Hermann, 2011).
Diana J. Kostyrko, The Journal of a Transatlantic Art Dealer (Harvey Miller, 2017).

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