Rendez-vous chez George Sand

Le 15 octobre 2019, par Valentin Grivet

C’est à Nohant que George Sand (1804-1876) a écrit la plupart de ses œuvres. Visite d’un domaine au charme intact, de la maison où résonne encore le piano de Chopin, au jardin enchanteur que la romancière appréciait tant.


 
© David Bordes.

Le lieu est très agréable, et les hôtes on ne peut plus aimables pour me plaire. Quand on n’est pas réunis pour dîner, déjeuner, jouer au billard ou se promener, on est dans sa chambre à lire ou se goberger sur son canapé. Par instants, il vous arrive par la fenêtre ouverte sur le jardin, des bouffées de la musique de Chopin qui travaille de son côté, cela se mêle au chant des rossignols et à l’odeur des roses… Un peu de peinture à travers cela… voilà plus qu’il n’en faut pour remplir les journées. […]», raconte Eugène Delacroix dans une lettre à son ami Jean-Baptiste Pierret, le 7 juin 1842. À l’instar du compositeur Franz Liszt, de la cantatrice Pauline Viardot ou des écrivains Gustave Flaubert, Honoré de Balzac et Alexandre Dumas fils, le peintre compta parmi les illustres invités de George Sand dans sa propriété de Nohant, près de Châteauroux. Celle qui rédigea La Mare au diable fit de cet endroit une sorte de phalanstère dédié à l’art, à la littérature, à la musique, au divertissement. Elle avait notamment fait aménager, dans l’une des pièces, un castelet de marionnettes et un théâtre où furent données une centaine de représentations (les réserves du domaine conservent plus de cinq cents éléments de décor, affiches et invitations). Mais la maison est aussi, pour George Sand, le cadre privilégié d’un travail acharné. La plupart de ses romans, nouvelles, contes et pièces de théâtre (jouées et testées sur la petite scène de Nohant avant d’être à l’affiche à Paris) y ont été rédigés, le plus souvent tard dans la nuit. «C’est ici qu’elle développe son imaginaire, son goût pour le fantastique, sa passion pour la nature. Elle a besoin d’écrire, ne serait-ce que pour financer l’entretien de la maison, et payer une dizaine de domestiques. Elle sera l’une des très rares femmes de son époque, avec la comtesse de Ségur, à pouvoir vivre de sa plume», explique Dinah Ortas, responsable opérationnelle du domaine de George Sand, propriété de l’État depuis 1952.
 

Salon des portraits.
Salon des portraits. © Colombe Clier Centre des monuments nationaux


Littérature et confitures
Construite en 1767 à l’initiative de Philippe Péarron de Serennes, gouverneur de Vierzon, sur les ruines d’une forteresse médiévale, cette demeure berrichonne est achetée en 1793 par Marie Aurore Dupin de Francueil, fille du maréchal de Saxe et grand-mère paternelle de George Sand. Cette dernière arrive à Nohant à l’âge de 4 ans, et sera élevée par son aïeule, dont elle héritera du domaine en 1821. Outre la maison, la propriété comprend alors des dépendances (la remise des calèches, qui abrite aujourd’hui la boutique et le petit musée de marionnettes où l’on découvre une centaine de personnages sculptés par Maurice, le fils de George Sand), une cour de ferme, une bergerie (l’actuel auditorium qui accueille, en juin-juillet, le Nohant festival Chopin), et plus de deux cents hectares de terrain. Née Amantine Aurore Lucile Dupin, la maîtresse des lieux choisit le pseudonyme masculin de George Sand en 1829, s’inspirant du nom de Jules Sandeau, son amant du moment, romancier et journaliste au Figaro. Son premier roman, Indiana, paraît en 1832. Accompagnée de son fils Maurice  né, comme sa fille Solange, de son mariage avec le baron Dudevant , cette femme libre, fermement engagée pour les droits des femmes, qui s’habille en homme, multiplie les amants et fume le cigare, séjourne à Nohant de mai à octobre, et passe ses hivers à Paris. Malgré une importante et nécessaire campagne de restauration initiée dans les années 1990 par le centre des Monuments nationaux (décors intérieurs et papiers peints, traitement des collections, mise aux normes de sécurité), la maison semble être restée «dans son jus». Les pièces ont conservé leurs fauteuils, guéridons et commodes marquetées du XVIIIe siècle, en large partie hérités de la grand-mère de George Sand. Le rez-de-chaussée abrite la vaste cuisine où l’autrice faisait ses confitures (une activité «aussi difficile que d’écrire des romans», disait-elle) et les espaces de réception, dont un salon orné d’un ensemble de portraits de famille, qui jouxte la salle à manger où la maîtresse des lieux servait à ses amis des huîtres gratinées sauce mousseline, des rissoles de Nohant, ou encore son fameux coq en barbouille. Éclairée d’un lustre de Murano acheté à Paris vers 1835 en compagnie d’Alfred de Musset, qui ne viendra jamais à Nohant, la pièce a conservé le piano Pleyel de George Sand. Une seule chambre est aménagée à cet étage, celle de Marie Aurore Dupin. Elle communique avec un petit boudoir, qualifié de «placard» par la romancière, qui aimait s’y retirer pour écrire tranquillement, à l’écart des conversations.

 

Ancienne chambre de Marie Aurore Dupin, grand-mère de George Sand .

Ancienne chambre de Marie Aurore Dupin, grand-mère de George Sand . © Colombe Clier Centre des monuments nationaux


Une amoureuse de la nature
En haut du grand escalier en pierre, le palier dessert les autres chambres. «Les pièces ont souvent changé d’attribution, certaines ont été cloisonnées. George Sand créait en permanence de nouvelles chambres, pour accueillir ses invités», précise Dinah Ortas. Elle laissa la plus grande à Frédéric Chopin, avec qui elle a entretenu une liaison passionnée et tumultueuse de près de dix ans, jusqu’en 1847. Derrière une épaisse porte rembourrée au crin de cheval, le pianiste et compositeur écrivit à Nohant les trois-quarts de ses chefs-d’œuvre, en l’espace de sept ou huit saisons. Après leur rupture, George Sand vivra un dernier grand amour, avec l’auteur et graveur Alexandre Manceau. Tous deux, férus de nature et de longues randonnées, achèteront une petite maison dans la Creuse, à Gargilesse-Dampierre, en 1857 (et qui se visite d’avril à fin septembre). Au décès de son amant, en 1865, elle revient à Nohant passer les dix dernières années de sa vie. Elle voulait mourir ici, et avait placé son lit devant les fenêtres, face aux deux grands cèdres plantés lors des naissances respectives de ses enfants, pour pouvoir contempler, jusqu’au bout, sa belle et mystérieuse «vallée noire» du Berry. George Sand aimait sa maison, mais plus encore son écrin de verdure. La nature lui inspire d’ailleurs quelques-unes des plus belles pages d’Histoire de ma vie, un recueil épistolaire publié en 1855. «Je me livre au jardinage avec furie, par tous les temps, cinq heures par jour. Cela m’abrutit beaucoup et la preuve, c’est que tout en bêchant et ratissant, je me mets à faire des vers…», confiait-elle. Recréé dans les années 1990 et labellisé «Jardin remarquable» en 2007, le parc se déploie sur cinq hectares. Il a conservé son plan originel, en deux parties. L’une est dédiée au «bois d’agrément», planté de charmilles, d’érables, de frênes et de tilleuls, envahi de mousses, de lierre et de cyclamens de Naples. Un endroit, des plus romantiques, au charme indéniable, mais qui nécessiterait quelques travaux d’entretien : la pièce d’eau qui entoure l’îlot pittoresque où George Sand venait réfléchir et rêver est asséchée, et le labyrinthe végétal ravagé par la pyrale du buis. L’autre partie du parc, plus «domestiquée», comprend un jardin potager, un verger d’une soixantaine de pommiers et une roseraie, dont les fleurs étaient aux yeux de George Sand «les filles de Dieu et de l’homme, des beautés champêtres délicieuses dont nous avons su faire des princesses incomparables». Enfin, un peu à l’écart, sous les arbres, apparaît le petit cimetière familial, où elle repose. Le jour de ses funérailles, le 1er  juin 1876, sa petite-fille Aurore prononcera ces jolis mots : «Il se mit à pleuvoir, le jardin pleurait aussi.» 

à voir
Domaine de George Sand,
2, place Sainte-Anne, Nohant (Indre), tél. : 02 54 31 06 04,
www.maison-george-sand.fr.
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