Renaissance et rédemption

Le 13 février 2020, par Agathe Albi-Gervy

Cette grande miniature déploie toute sa richesse iconographique dans un livre d’heures berrichon des années 1500, chef-d’œuvre du Maître de Spencer 6.

Livre d’heures à l’usage de Rome (Heures de la Vierge et Office des Morts), France, très certainement Bourges, vers 1500-1510, manuscrit enluminé sur parchemin, en latin et français, 156 ff, 36 grandes miniatures, 35 petites miniatures et 4 initiales historiées par le Maître de Spencer 6, 127 185 mm.
Estimation : 600 000/800 000 

Dans cette plaine élyséenne confrontant Adam et Ève au Christ, chaque élément est conçu pour rassurer le pécheur sur sa rédemption. Dieu soit loué, le fidèle retrouvera, à la fin des temps, cet âge d’or primordial fait de sérénité et de bonheur, un éden où hommes et animaux vivent dans la paix, où un printemps éternel règne sur Terre et dispense le nécessaire aux êtres vivants. Le cerf, symbole de prudence et triomphateur du Bien sur le Mal, incarne ces âmes qui aspirent à retrouver Dieu. Le lecteur saura également saisir la mise en garde dissimulée dans le cheval au repos derrière un buisson, animal reconnu par les Pères de l’Église comme l’allégorie de la Luxure et de l’Orgueil. Danger également dans la multitude de fruits mûrs, luisants et appétissants, sertissant la frondaison des pommiers, ceux-là même qui causeront bientôt la chute de l’homme. Ici, en effet, point de clôture : le jardin d’Éden s’étend à l’infini et ses habitants ne forment qu’un. Son accès n’a pas encore été interdit aux deux futurs pécheurs qui se tiennent, les mains jointes dans la prière, face au Christ, « le dernier Adam ». Le puits, situé à l’intersection de quatre bras de rivière, est un emprunt à l’hortus conclusus, un jardin secret exprimant l’essence de la Vierge Marie dont l’eau jaillissante et pure s’oppose aux eaux dormantes du péché. Énigme en trois dimensions, son architecture ne serait-elle pas un pur produit de la Renaissance italienne ? Plus d’un indice semble l’attester : colonnes torses aux chapiteaux corinthiens, demi-pilastres, frises végétales, guirlandes d’acanthes, mais aussi perspective atmosphérique léonardienne et naturalisme quasi cranachien des corps nus. Autant de preuves de perméabilité des influences dans l’Europe des années 1500. Ce diptyque, l’une des trente-six grandes miniatures associées à trente-cinq autres, plus petites, dans le livre d’heures dit «de G et H», trahit la connaissance des Très Riches Heures du duc de Berry et de ses paysages luxuriants. Son auteur, identifié comme le Maître de Spencer 6 – du nom d’un livre d’heures similaire conservé à la New York Public Library, dans la collection Spencer – évoluait certainement dans la foisonnante Bourges qui a tant contribué à adapter l’art français à l’esthétique Renaissance. Ce monde contemporain en mutation s’invite entre les pages de parchemin, révélé à travers la vénerie, les travaux des champs, les navires et vêtements à la dernière mode italienne, le tout parsemé d’exotisme – ici, au loin, une girafe allonge fièrement son cou.

vendredi 05 juin 2020 - 14:00 - Live
Salle 7 - Drouot-Richelieu - 9, rue Drouot - 75009
Binoche et Giquello
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