Reinhold Würth l’énergie de la création en partage

Le 01 décembre 2016, par Christophe Averty

Depuis quatre décennies, l’industriel allemand Reinhold Würth conjugue art, culture et vie d’entreprise. Une expérience hors du commun, menée par un collectionneur passionné, pragmatique et humaniste.

Reinhold Würth et Seating Tattoo VI de Jaume Plensa, 2005, résine, acier, lumière, 231 x 130 x 152 cm.
© Photo Würth/Ziegler Inv 10752

L’art a ouvert une fenêtre dans ma vie.» Pudiquement, Reinhold Würth évoque la ferveur qui l’anime. Avec exigence, rigueur et détermination, le capitaine d’industrie octogénaire, devenu leader mondial dans le négoce de fixations et d’outillages, ne cesse depuis une quarantaine d’années d’insuffler, au sein de sa firme, l’énergie de la création. Sa collection – riche de 17 000 œuvres anciennes, modernes et contemporaines – forme le socle d’expositions thématiques présentées dans quinze musées et galeries d’expositions privés, créés sous son impulsion dans toute l’Europe à proximité des implantations du consortium. D’Allemagne en Espagne, de France en Italie, du Danemark au Portugal…, les œuvres ont investi l’espace du travail.
D’un coup de cœur pour une aquarelle d’Emil Nolde, vous avez constitué la plus vaste collection d’Allemagne. Fut-elle un déclencheur ?
Incité par mes parents, j’avais depuis l’enfance un intérêt affirmé pour la littérature, la musique et les arts plastiques. À la faveur d’un séjour à Campione d’Italia, j’ai découvert Reflet de nuages sur le marais, une œuvre réalisée par Nolde, en 1935. Je n’avais alors ni le sentiment ni le projet de débuter une collection. J’ai acquis cette première pièce presque par accident, pour la force de ses couleurs changeantes et l’atmosphère de mystère que l’artiste y instaure. Puis, pas à pas, au fil des années, la fréquentation des galeries et des artistes, les rencontres, les découvertes et les amitiés qui en ont découlé, ont accru ma curiosité, m’entraînant toujours plus loin.

 

René Magritte, Le Domaine enchanté I, 1953, huile sur toile, 70 x 138 cm. © Collection Würth, Inv. 9252
René Magritte, Le Domaine enchanté I, 1953, huile sur toile, 70 x 138 cm.
© Collection Würth, Inv. 9252

Vous cultivez un œil et un goût qui embrassent art moderne et art cinétique, jeune création et productions d’artistes contemporains de renom. Quelle logique et quels critères déterminent vos choix ?
Chaque amateur d’art possède une vision, une sensation et une attente, qui toutes appartiennent à une intuition personnelle et intime. Ce qui m’intéresse, c’est la délicatesse et la profondeur du dessin, la vibration des couleurs et l’expression, voire l’expressionnisme des artistes. À ce titre, l’exposition «Eau, Nuages, Vent», actuellement présentée au musée Würth de Schwäbisch Hall, dans la province du Bade Wurtemberg, en offre un bon exemple. S’y égrènent des paysages et des impressions d’artistes fort différents, venus de tous horizons, du XIXe siècle à nos jours. Les œuvres d’Eugène Boudin, Pablo Picasso, Max Ernst, Roy Lichtenstein ou Anselm Kieffer dialoguent et se répondent, parfois s’apostrophent, autour de la sensation des éléments. Cet ensemble n’a rien d’une collection de musée, car il englobe des artistes contemporains, parfois inconnus, et des sensibilités dont nous ne savons pas encore si l’histoire de l’art les retiendra. Les pièces que je rassemble composent une collection vivante, constamment régénérée. Dans le même esprit, je me suis intéressé aux maîtres anciens notamment Lucas Cranach et Hans Holbein, exposés en permanence dans la Johanniterkirche, à Schwäbisch Hall. Dans cette aventure, un comité scientifique m’accompagne et me conseille, composé d’éminents spécialistes, dont Fabrice Hergott, directeur du musée d’Art moderne de la Ville de Paris, et Martin Roth, du Victoria & Albert Museum à Londres.

Hans Holbein, Madone au manteau de Grâce, vers 1526 -1528, huile sur bois. © Würth/Schönborn Inv 14910
Hans Holbein, Madone au manteau de Grâce, vers 1526 -1528, huile sur bois.
© Würth/Schönborn Inv 14910

Votre démarche a-t-elle un but spéculatif ?
Lorsqu’une œuvre entre dans la collection, elle n’a pas vocation à en sortir. L’unique raison qui nous pousserait à nous en séparer serait un cas d’extrême urgence, si un jour la compagnie Würth était menacée. L’entreprise, propriétaire des œuvres, pourrait alors s’en départir. Sans spéculer ni influencer le marché, mon propos est de procurer, grâce à l’art et à sa présence constante dans l’univers de l’entreprise, une ouverture, un pouvoir de rêve et de motivation. Ainsi en va-t-il par exemple des Cantastorie – décors peints utilisés par les conteurs populaires jusqu’au XXe siècle évoquant les grandes épopées de l’Orlando furioso ou de mythologies lointaines –, présentés au siège de la firme, à Künzelsau (Bade Wurtemberg).
Votre appétence culturelle traduit-elle une philosophie d’entreprise ?
L’art et la culture sont des propositions. Il n’est certes pas anodin de les unir au lieu de travail. Mais n’y voyons aucune connotation mystique. La compagnie Würth, avec ses 70 000 collaborateurs, est un reflet de la société. Dans une entreprise comme dans une ville, seul un faible pourcentage de la population se rend chaque mois au musée. Les sculptures monumentales de Robert Jacobsen font désormais partie de l’espace et de l’architecture de l’entreprise. De même, nombreux sont à Erstein, près de Strasbourg, les employés qui emmènent leurs proches visiter le musée Würth. Ainsi, des personnes qui n’allaient guère voir d’expositions s’ouvrent à un nouvel horizon, avec une certaine fierté. Tel est l’objet profond de mon engagement : offrir de nouvelles opportunités. Ainsi, en témoigne le succès de nos musées à Schwäbisch Hall, accueillant trois millions de visiteurs.

 

Emil Nolde, Reflets de nuages dans le marais, 1935, aquarelle sur papier japonais. © Photo Würth/Schmid Inv 1
Emil Nolde, Reflets de nuages dans le marais, 1935, aquarelle sur papier japonais.
© Photo Würth/Schmid Inv 1

Le progrès et la croissance d’une entreprise seraient, selon vous, liés à l’épanouissement personnel ?
Qu’il soit direct ou indirect, le contact des œuvres d’art est formateur. Il renforce une confiance, un sentiment d’appartenance qui rehausse l’image et l’identité, de chacun comme de l’entreprise. C’est une dynamique motivante. C’est la raison pour laquelle j’ai également créé une fondation, une académie et une école plus ouvertement orientées vers l’éducation et le perfectionnement de l’enseignement. Nous projetons à l’horizon 2021, de bâtir sur le campus de Künzelsau, un centre polyvalent qui accueillera congrès, spectacles, expositions, concerts et colloques, autant d’espaces et de temps d’échanges pour une transmission des connaissances.
Qu’aimeriez-vous léguer aux générations futures ?
Je bataille depuis de nombreuses années en faveur des États-Unis d’Europe, mais je suis également un défenseur des dialectes locaux. Cette combinaison d’ouverture et de sauvegarde des identités est essentielle pour le futur. Dans cette optique, l’art, la connaissance ouvrent l’esprit, suscitent l’envie de comprendre, de progresser, d’améliorer la qualité de sa vie, de trouver sa voie. Leur transmission en est la clé dans le monde matériel global comme dans celui des idées. In fine, accessibles au quotidien, l’art et la culture permettent à chacun de savoir d’où il vient et où il va.

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