Regnière-Écluse, un domaine millénaire

Le 14 juillet 2017, par Marie-Laure Castelnau

Une importante monographie permet de découvrir l’histoire de cette vénérable propriété de la Somme, unique en France et méconnue du grand public.

Les salons du rez-de-chaussée.
© Xavier Defaix 

Pour être protégé, il faut être aimé, il faut partager et il faut se faire connaître», explique avec un large sourire Raymond de Nicolay, actuel propriétaire du domaine de Regnière-Écluse, pour qui l’ouverture au public de celui-ci est essentielle. Ce site emblématique de la Picardie maritime, orné d’un château original de style gothique troubadour, s’étend sur 816 hectares, répartis en un parc paysager architecturé à l’anglaise, un massif forestier et des terres exploitées. Situé à la lisière de la forêt de Crécy, c’est l’une des plus vastes et anciennes propriétés de famille du département de la Somme, l’une des rares en France à avoir été si bien préservées par ses propriétaires successifs jusqu’à notre époque.
Retour aux sources
Le maintien au fil du temps d’un si grand ensemble patrimonial est remarquable et plutôt à contre-courant de l’histoire, «notamment après deux siècles d’application du Code civil, faisant régner un régime successoral de morcellement», souligne l’heureux propriétaire. C’est pour cette raison que Raymond de Nicolay a souhaité que l’histoire de ce lieu, indissociable de celle de ses ancêtres, et tout ce qui a été fait pour préserver cet ensemble historique, soient racontés dans une monographie exceptionnelle en deux volumes. Occupé par la même famille depuis bientôt mille ans, le domaine est un témoin vivant du passé dont les origines remontent à l’époque gallo-romaine. Les vestiges d’une villa, implantée au milieu des bois au cours du IIe siècle, ont été découverts sur la plaine au nord-ouest du parc. Unie au domaine royal de Crécy-en-Ponthieu, cette terre est ensuite léguée à l’abbaye de Saint-Riquier sous Charlemagne (768-814). Les religieux nomment un régisseur, Régnier, et transfèrent l’exploitation dans la vallée de la Maye, autour de viviers créés grâce à une retenue d’eau, sclusa en latin, d’où le nom actuel du village : Regnière-Écluse. Après les nombreux ravages causés par les Vikings au Xe siècle, les religieux de Saint-Riquier sollicitent l’aide d’Hughes Capet pour relever leur monastère détruit. En échange, le roi reçoit une partie des terres de l’abbaye, qu’il redistribue à ses vassaux les plus fidèles. L’ère féodale voit ainsi s’établir à la tête du domaine la puissante famille Tirel, seigneurs de la ville de Poix, aux confins de la Picardie et de la Normandie. Depuis environ l’an 1030, chaque génération a su transmettre la propriété sans jamais la vendre. Au fil des siècles et au gré des mariages, elle passe aux familles Soissons-Moreuil et Soyécourt au début du XVe siècle, Belleforière et Seiglière avant la Révolution puis, au XIXe siècle, à la famille Hinnisdal et à ses descendants actuels, les Nicolay.
Un projet d’envergure
L’exceptionnel patrimoine architectural et paysager que l’on peut admirer aujourd’hui est avant tout l’œuvre de création d’Herman, comte d’Hinnisdal (1808-1877), «véritable esprit et ordonnateur des lieux à partir de 1832», précise Aurélien Marty, à qui nous devons cette publication. Propriétaire à l’âge de 23 ans, ce jeune représentant de l’aristocratie parisienne a ni plus ni moins l’ambition de faire un «domaine» tel qu’on les conçoit en Angleterre, où il chasse régulièrement à courre. «Son attitude est comparable, certes en moins fastueux et avec quelques années d’avance, à celle du duc d’Aumale (1822-1897), dont la passion pour a vénerie est l’un des fils conducteurs du réaménagement de son domaine de Chantilly», souligne dans son introduction l’auteur de l’ouvrage. Son rêve ? Créer une maison de famille et un parc représentatifs de son statut de grand propriétaire, mais aussi des aménagements paysagers et forestiers, une exploitation agricole et sylvicole, ainsi qu’une ferme modèle. «L’objectif n’est donc pas uniquement l’agrément», commente Aurélien Marty. Le chantier de rénovation qu’il engagera lui donnera l’occasion de manifester son attachement aux valeurs traditionnelles de l’aristocratie et d’exprimer en même temps son légitimisme fervent. Lorsque le jeune Herman, comte d’Hinnisdal, prend possession des lieux en 1831, le domaine présente un état d’abandon assez peu engageant. Le vieux manoir, construit vers 1575 par son ancêtre François de Soyécourt, se limite à un corps de bâtiment rectangulaire, flanqué d’un modeste pavillon à étage, traditionnellement appelé le «donjon». Dès 1838, il fait appel aux meilleurs architectes pour agrandir et embellir la maison de ses ancêtres. Il transforme le manoir en une jolie demeure, sorte de folie néogothique au décor de feuillages et d’arcatures d’une grande liberté d’expression. Les murs et les tourelles sont rehaussés, les parois doublées en pierre, les toitures refaites en ardoises d’Anjou. L’intérieur est confié à des artisans de renom de Paris ou de la région, tels les sculpteurs amiénois Aimé et Louis Duthoit. Ces «derniers imagiers du Moyen Âge» réalisent un décor, tant sur pierre que sur bois, à nul autre pareil. En témoigne ce grand escalier Renaissance, véritable chef-d’œuvre sculpté. Des salons à la bibliothèque, de la chapelle à la salle à manger, toutes les pièces de la demeure rivalisent de richesse et de variété, du style gothique à celui Renaissance ou classique.

 

Vue de l’entrée du château avec, sur la droite, le grand escalier décoré dans un style Renaissance par les sculpteurs Duthoit en 1849. © Xavier Defaix
Vue de l’entrée du château avec, sur la droite, le grand escalier décoré dans un style Renaissance par les sculpteurs Duthoit en 1849.
© Xavier Defaix

Une seconde Renaissance
Autour de ce château, le comte aménage sur le modèle anglais un très harmonieux parc pastoral et paysager de 130 hectares, dont les perspectives infinies se prolongent, dans l’exploitation sylvicole, par des avenues à la française. La propriété devient, avec la forêt voisine, le cadre majestueux des chasses à courre de son équipage. Devant la façade de la maison, le jardin régulier, composé d’allées d’ifs taillés et de massifs d’arbustes à fleurs, est une évocation des parterres à la mode de France. À la mort d’Hinnisdal, en 1877, les lieux sont passagèrement habités par sa descendance, jusqu’à la Première Guerre mondiale. Occupé alors par l’armée anglaise, le château est à l’état d’abandon pendant les vingt années suivantes, avant d’être transformé en hôpital par les Allemands dès 1939. Après le conflit, le domaine est à nouveau délaissé puis confié à la Poste pour y accueillir des colonies de vacances dans les années 1950. «C’est alors que ma grand-tante, Thérèse d’Hinnisdal, soucieuse de l’avenir de la propriété, me déclara un jour laconiquement : «Il faut que tu reprennes Regnière-Écluse», raconte Raymond de Nicolay. Celui-ci n’a alors que 20 ans… Mais l’état de délabrement du château ne fait pas peur au jeune étudiant enthousiaste, amateur de belles choses et animé par une grande curiosité. Ces qualités lui permettront d’ailleurs de devenir l’un des grands commissaires-priseurs de la place de Paris. En 1960, avec l’aide de sa mère Marie-Thérèse de Lubersac, marquise de Nicolay, il vient s’installer pour la première fois au domaine. À cette époque, le château est vide, dépouillé de tout ce qui l’avait orné. Les portes et les fenêtres sont chancelantes, car les ferrures ont été volées, et la décoration intérieure inexistante. «Les premières années ressemblaient à une drôle de vie de château, avec un lit de camp de l’armée américaine en guise de couche, un réchaud à alcool, peut-être une casserole», se souvient Raymond de Nicolay. Il va s’engager alors pendant près d’un demi-siècle, avec le soutien de sa mère, dans un ambitieux projet de restauration du château, du parc et du domaine forestier et agricole, afin de leur redonner l’éclat du temps de leur ancêtre d’Hinnisdal. Il procède à l’acquisition de terres pour retrouver toute l’assise foncière du domaine. Trois cents hectares sont à nouveau réunis à la propriété. Il relance l’exploitation économique du massif forestier et favorise le maintien des activités traditionnelles d’agriculture et de chasse. Le comte restaure bien sûr le château et le garnit au fil des années d’un patrimoine mobilier remarquable. «La maison avait une âme, et je n’ai surtout pas voulu en faire une boutique», précise-t-il.
Un national trust à la française
Bientôt, l’État récompense ses efforts : le château est inscrit au titre des monuments historiques en 1976, puis le domaine tout entier est classé monument historique en 2006. La propriété emploie aujourd’hui environ dix personnes et trouve, grâce à ses ressources, un équilibre financier, avec un budget annuel de près de 500 000 €. Néanmoins, le maintien de ce patrimoine privé important reste fragile face aux règles de succession. Soucieux d’assurer l’unité durable du domaine, Raymond de Nicolay décide, en 2008, de transmettre la propriété au Conservatoire du littoral, dans le cadre d’un partenariat inédit entre la famille et l’établissement public. Un dispositif original, tel un national trust à la française, qui a pour but de préserver et de transmettre aux générations futures ce fleuron du patrimoine. La gestion et l’entretien sont assurés par l’Association du domaine de Regnière-Écluse, dirigée par Aurélien Marty et dont les ressources proviennent de ses différentes activités (exploitation forestière, agricole, locations de chasse, tourisme…). Cela avec le concours de la famille, qui continue d’occuper l’endroit tout en permettant son ouverture au public. Plus de dix mille visiteurs viennent ainsi admirer le château et le parc chaque année. Raymond de Nicolay peut être fier du travail accompli, ayant fait de ce domaine un lieu sans équivalent. «Regnière est dans ma vie depuis plus de soixante-dix ans», commente-t-il presque amoureusement dans la préface. «Je n’ai aucun regret sinon un : celui de ne pouvoir faire en sorte que ceux qui ont disparu puissent contempler le chemin parcouru». 

© j.refuveille@altivolus.fr
© j.refuveille@altivolus.fr
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