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Redécouverte d’une toile perdue d’Alexej von Jawlensky, le Juif en prière…

Publié le , par Philippe Dufour
Vente le 19 novembre 2021 - 14:00 (CET) - 8, rue Dominique-Larréa, Z.A. Layatz - 64500 Saint-Jean-de-Luz

A la recherche du visage idéal, qu’il finira par trouver à travers l’expressionnisme, l’artiste russe débute son cheminement mystique par le portrait émouvant d’un Juif en prière… perdu et retrouvé.

Alexej von Jawlensky (1864-1941), Juif en prière, huile sur toile, avec inscriptions,... Redécouverte d’une toile perdue d’Alexej von Jawlensky, le Juif en prière…
Alexej von Jawlensky (1864-1941), Juif en prière, huile sur toile, avec inscriptions, signature et annotations au dos, 87 68 cm (détail).
Estimation : 200 000/300 000 

Rien ne semblait prédestiner Alexej von Jawlensky à devenir l’un des artistes les plus avant-gardistes du XXe siècle et le fantastique portraitiste de l’âme que l’on sait… Ce fils d’officier tsariste a dû embrasser, dans une première vie, la carrière militaire ; formé à l’École des cadets de Moscou, le voici nommé lieutenant en 1884. Il lui faudra cependant patienter jusqu’en 1896 pour quitter définitivement l’armée, avec le grade de capitaine. Entre-temps, le jeune aspirant, passionné de peinture, a couru musées et expositions, tout en s’initiant à la pratique de cet art. En 1890, la fréquentation de l’atelier d’Ilya Répine (1844-1930), l’une des gloires de l’art russe de la fin du XIXe siècle, va jouer un rôle décisif. Le grand maître réaliste influence durablement Jawlensky, dont les œuvres de jeunesse affichent une technique matiériste et un coloris sombre tout droit hérités de lui. Mais c’est aussi chez Répine que le peintre officier fait la rencontre, capitale, d’une autre élève et artiste : Marianne von Werefkin (1860-1938).
La genèse d’un premier chef-d’œuvre
La jeune femme au caractère bien trempé a, elle aussi, un père militaire, et de très haut grade, puisque général commandant la fameuse forteresse Pierre-et-Paul à Saint-Pétersbourg. Coup de foudre réciproque : Marianne devient à la fois la muse, la conseillère et la compagne de Jawlensky, pour former le couple qui, entre 1908 et 1914, participera à la révolution de l’art moderne au sein du groupe expressionniste de Munich. Pour l’heure, la passion amène l’artiste amoureuse à inviter le beau capitaine dans sa très aristocratique famille ; en 1893, elle l’entraîne même dans son manoir de Blagodat, situé près de Kovno (l’actuel Kaunas) en Lituanie, alors province de l’Empire russe. Ce séjour campagnard est surtout l’occasion de peindre côte à côte sur le motif. Ainsi, au cours d’une excursion dans le voisinage, Marianne lui fait découvrir un village essentiellement peuplé de Juifs, un shtetl comme il en existait alors beaucoup dans la partie ouest de l’empire, notamment dans la fameuse «Zone de résidence» s’étendant des Pays baltes à l’Ukraine. Jawlensky est fasciné par ces habitants, figés dans un temps parallèle et mystique ; il réalise plusieurs portraits de vieillards religieux et de rabbins barbus, dont Le Juif Abraham (collection privée), Le Juif Yossel (disparu lors de la dernière guerre), et notre modèle, qui réapparaît à Saint-Jean-de-Luz. Cette dernière composition s’avère la plus élaborée, avec un fidèle saisi en pleine prière – peut-être lors du shabbat –, ce que confirme la présence des textes sacrés, le port du châle appelé «talit», sans oublier l’indispensable casquette. À l’arrière du motif central, étincellent les flammes d’un chandelier, qui semblent faire écho au regard habité de l’homme. Le format de l’œuvre laisse supposer que Jawlensky projetait un grand portrait en pied, qu’il n’a pas achevé (comme beaucoup d’œuvres de cette période), la toile ayant même été retaillée dans la partie basse esquissée… Au-delà de sa virtuosité à rendre la psychologie du modèle selon les préceptes de son maître Répine, Jawlensky fait, sans le savoir, œuvre d’historien. Car ce visage interrogateur demeure comme un témoignage poignant sur les communautés juives qui fleurirent en Lituanie, avant d’être entièrement exterminées lors des massacres perpétrés, dès 1941, par les nazis et leurs collaborateurs baltes.
Redécouverte inespérée d’une toile jalon
Alexej von Jawlensky se montre à l’époque tout à fait satisfait de son portrait, puisque, de retour dans son atelier de Saint-Pétersbourg, il le placera en bonne place sur un chevalet. En attestent deux photographies d’archives bien connues, datant de 1893, sur lesquelles des invités de qualité et des officiers, en présence du peintre et de Marianne von Werefkin, admirent justement la toile de l’homme en prière. Cependant, après ces débuts fort remarqués, l’œuvre inspirée entre dans une zone d’ombre… On ignore tout du parcours qui devait la mener jusqu’en France, où un médecin d’origine juive polonaise, arrivé sans le sou dans les années 1920, en fait l’acquisition – ce que relatent ses descendants qui se séparent de l’œuvre aujourd’hui. Le praticien, amateur d’art soignera d’ailleurs le peintre Émile Schuffenecker à Paris dans l’entre-deux-guerres. Lors de l’Occupation, il trouve refuge, lui et sa famille, dans la région d’Agen, avant de s’installer après la Libération à Bayonne, avec sa collection de tableaux. Parmi eux, le Juif en prière, dont son propriétaire semble alors ignorer l’identité de l’auteur. Il faudra donc attendre la récente expertise, menée en perspective de sa vente, pour en savoir plus… Grâce, en particulier, à des inscriptions tracées au dos de la toile, ces quelques mots en caractères cyrilliques enfin déchiffrés, précisant qu’il s’agit bien d’une «œuvre d’un élève d’Ilya Répine, Jawlensky». Ce que viennent encore confirmer les traces presque illisibles de la signature de Jawlensky, au milieu du revers. Enfin, point final et officiel de ce jeu de piste, la fondation Jawlensky-Archiv S.A., basée à Muralto en Suisse, sous la direction d’Angelica Jawlensky-Bianconi et après examen de l’œuvre, a délivré un certificat d’authenticité en date du 20 mai dernier. Ainsi le Juif en prière, que l’on croyait perdu, retrouve aujourd’hui sa place aux côtés de ses deux semblables, portant les numéros 4 et 5 du Catalogue raisonné de l’œuvre peint (Sotheby’s Publications, 1991) de l’artiste russe.

à voir
«Alexej von Jawlensky (1864-1941) : la promesse du visage»
Piscine, Roubaix, 6 novembre 2021 - 6 février 2022


«Ilya Répine (1844-1930). Peindre l’âme russe»,
Musée du Petit Palais, Paris, jusqu’au 23 janvier 2022.
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