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Que retenir du colloque sur la recherche de provenance ?

Publié le , par Camille Noé Marcoux

Près de deux cents personnes étaient réunies, lundi 7 novembre, dans l’auditorium de l’Institut national d’histoire de l’art, pour la matinée d’étude « La recherche de provenance : nouvelle exigence du marché de l’art»

Pour Alexandre Giquello, président de Drouot Patrimoine, « il faut recréer des dynamiques... Que retenir du colloque sur la recherche de provenance ?
Pour Alexandre Giquello, président de Drouot Patrimoine, « il faut recréer des dynamiques vertueuses ».
© Photo Cyril Bailleul

On ne peut plus ignorer la recherche de provenance ! » Tel était le leitmotiv de cette matinée coorganisée par l’INHA, Drouot et le Conseil des ventes. Acteurs du marché de l’art, du monde universitaire, du droit, de la recherche et de l’expertise ont brossé un panorama de cette question très actuelle, allant d’un « état des lieux » aux enjeux.
Nouvelle exigence
Pour Alexandre Giquello, président de Drouot Patrimoine, la recherche de provenance doit aujourd’hui faire partie des « nouvelles exigences morales et politiques » du marché de l’art. La commissaire-priseuse Victoire Gineste a fait valoir que Christie’s dispose depuis plusieurs années d’un département de recherche et de restitution constitué de « chercheurs salariés », basés à Londres, New York, Berlin et Vienne. Du côté de l’État, le ministère de la Culture, en lien avec la Commission pour l’indemnisation des victimes de spoliations (CIVS), se lance aussi depuis quelques années dans une « nouvelle démarche, la recherche proactive », comme le souligne David Zivie, chef de la Mission de recherche et de restitution des biens culturels spoliés entre 1933 et 1945 : plus de soixante-quinze ans après les faits, l’État n’attend plus qu’une famille se signale pour une œuvre « MNR » (Musées nationaux récupération). Au contraire, ses chercheurs prennent les devants en essayant d’identifier l’éventuel propriétaire spolié, ainsi que ses ayants droit actuels. En ce qui concernerait les restitutions à venir d’œuvres des collections nationales dont la spoliation serait avérée, « une loi-cadre » portée par le ministère de la Culture est en cours d’élaboration, confirme Claire Chastanier du Service des musées de France, « pour éviter le recours répétitif à des lois d’espèce ». D’autres lois-cadres sont envisagées pour les restitutions aux anciennes colonies, notamment, le sujet devant être abordé dans le rapport en attente de Jean-Luc Martinez. Enfin, l’idée d’« organiser cette recherche [de provenance] dans le monde universitaire », s’est également imposée dernièrement en France, comme en témoigne Natacha Pernac, la coordinatrice d’un tout nouveau diplôme « Recherche de provenance des œuvres » à l'université Paris-Nanterre.
Recherche longue et complexe
Actuellement, sur le marché, « le climat en faveur de plus de transparence et de confiance est extraordinaire », affirme Paul Exbrayat, représentant de l’agence de recherche privée anglaise The Art Loss Register, qui répertorie environ sept cent mille objets perdus dans sa base de données, et répond à quatre cent cinquante mille demandes de consultation par an. Plusieurs intervenants ont déploré l’absence d’une base de données publique accessible aux professionnels, mais, faute d’un représentant de l’Office central de lutte contre le trafic de biens culturels — OCBC, dont l’absence a été remarquée –, ce débat a tourné court. Paul Exbrayat a souligné combien la recherche de provenance est une discipline longue, complexe et coûteuse. L’antiquaire Judith Schoffel de Fabry, présidente de la Compagnie nationale des experts, ne cache pas que pour les objets africains, il est « très compliqué d’arriver à une provenance claire », la plupart des marchands actifs au XXe siècle – à l’instar de Jacques Kerchache – « ne voulant pas tarir leurs sources » ! Pour les antiquités provenant de pillages archéologiques, la documentation est aussi « rarement complète, parfois détruite », regrette Stéphanie Salha, cheffe du pôle archéologie et patrimoine au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Cette quête devient alors « un idéal vers lequel on tend sans y parvenir toujours complètement », car « la perte de mémoire sur l’origine et la destination des antiquités est majoritaire », déplore Morgan Belzic. Membre de la Mission archéologique française de Libye, celui-ci jette un froid parmi les interventions, en prenant l’exemple des pillages massifs de statuaires libyennes de la région de Cyrène, réapparaissant régulièrement dans les grandes maisons de ventes. Il en répertorie environ deux cents sur vingt ans, ce qui ne représente selon lui que « la pointe de l’iceberg » : « 64 % des notices des catalogues de ventes n’ont aucune mention sur l’origine de la pièce vendue, d’autres comportent des mentions frauduleuses, c’est un phénomène international…»
Dynamiques vertueuses
Face à ces difficultés, tous les intervenants s’accordent à dire que la recherche de provenance doit se fonder sur un dialogue solide et permanent entre marchands, collectionneurs, universitaires, musées, mais aussi avec l’OCBC. « Il faut recréer des dynamiques vertueuses », affirme Alexandre Giquello, représentant de Drouot où cinq cent mille objets passent chaque année. Au ministère de la Culture, un nombre croissant de questions posées par des maisons de ventes arrive au bureau de la Mission de recherche et de restitution des biens culturels spoliés entre 1933 et 1945. Même si ce n’est pas la mission des chercheurs du ministère de traiter ces questions, « cet échange est utile » pour éclairer d’autres recherches, explique David Zivie : « les liens, qui existent un peu [entre maisons de ventes et ministère de la Culture], pourraient exister davantage ». Pour l’avocate Corinne Hershkovitch, la recherche de provenance doit aujourd’hui être reconnue comme une discipline scientifique à part entière, ce qui soulève l’embarrassante question, esquissée par le journaliste Vincent Noce, de la « difficulté de travail des jeunes chercheurs, encore précarisés, mal payés ». Des postes pérennes doivent être créés pour les chercheurs de provenance, tant dans le public que dans le privé. Il s’agit là, conclut le président du Conseil des ventes Henri Paul, d’un « investissement » nécessaire pour l’avenir.

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