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Quand une monnaie de Carthage adopte Perséphone

Publié le , par Philippe Dufour

D’une frappe parfaite, une monnaie d’argent du IIIe siècle avant J.-C., et où se dessine un profil grec, rappelle la culture syncrétique de la grande cité de Carthage alors au faîte de sa puissance.

Monnayage siculo-punique. Décadrachme en argent (vers 260 av. J.-C.), 38,16 g. Tête... Quand une monnaie de Carthage adopte Perséphone
Monnayage siculo-punique. Décadrachme en argent (vers 260 av. J.-C.), 38,16 g. Tête de Perséphone à gauche, couronnée d’épis de blé, portant des pendants d’oreilles ; au revers, Pégase bondissant à droite. Dessous, «BARZTH» en caractères puniques. De la plus grande rareté, superbe.
Estimation : 20 000/30 000 

Pendant trois décennies – de 1930 à 1960 environ –, cet ensemble bientôt dispersé de soixante-douze monnaies grecques d’argent a été patiemment collecté par deux générations de la même famille française. Très exigeants, ces connaisseurs n’achetaient qu’à l’occasion de ventes prestigieuses ou par l’entremise des meilleurs courtiers parisiens. Ainsi était garanti l’état, souvent exceptionnel, de leurs acquisitions, la finesse des motifs gravés sur chacune des faces des monnaies, visage, animal ou symbole mythologique, évoquant tout un monde disparu. Aujourd’hui, parmi ces trésors, se détache un grand décadrachme dont la taille inhabituelle (presque 4 cm de diamètre !) a dû rendre bien délicate sa fabrication. Il présente à l’avers le profil sans défaut de la déesse Perséphone tournée à gauche, les cheveux relevés et couronnés d’épis de blé, et portant des pendants d’oreilles ; au revers, se détache un Pégase piaffant et bondissant à droite. Cependant, malgré une apparence si typiquement grecque, il s’agit d’une production caractéristique du monnayage «siculo-punique»… Sous cette appellation savante se cache une réalité historique complexe, qui n’a été définie qu’assez récemment par les chercheurs : pour faciliter les échanges commerciaux régionaux, les colonies puniques de Sicile d’abord, puis Carthage elle-même, ont battu monnaie en prenant pour modèles les productions de leurs voisines helléniques.
Perséphone ou Tanit ?
Dès le IVe siècle av. J.-C., des graveurs siculo-puniques vont donc copier fidèlement les productions de Syracuse, la plus puissante cité grecque de Sicile. Les pièces émises par Panorme (l’actuelle Palerme), tête de pont de l’invasion carthaginoise sur l’île, demeurent parmi les plus célèbres. Et pour cause : elles reprennent les types superbes élaborés par de véritables artistes, tels Évainète ou Kimôn, ornés de la tête de la nymphe Aréthuse, symbole de la cité syracusaine. Autre figure empruntée à la mythologie grecque : la déesse Perséphone, que l’on retrouve sur notre décadrachme frappé aux alentours de 260 av. J.-C. Sa présence révèle l’origine purement carthaginoise de la pièce, rappelant que la capitale nord-africaine a adopté le culte de cette divinité, et de son inséparable mère Déméter, après le siège de Syracuse par le général Himilcon (396 av. J.-C.). Au Ier siècle av. J.-C., dans sa Bibliothèque historique, Diodore de Sicile décrit avec force détails comment Carthage leur éleva un sanctuaire, confié à d’authentiques Grecs afin de ne pas commettre d’erreurs rituelles et de s’éviter le courroux divin… Par un phénomène de syncrétisme culturel fréquent chez les Carthaginois, Perséphone – déesse de la fertilité, symbole de vie et de résurrection – se confond alors avec une figure clé de leur panthéon, Tanit, déesse de la fécondité d’origine phénicienne. Par ailleurs, une inscription en caractères puniques, «BARZTH», située entre les jambes de Pégase, vient encore authentifier l’origine géographique de la monnaie d’argent : on peut la traduire par : « (monnaie frappée) dans les territoires (de Carthage) ». De précieux indices qui ne manqueront pas de faire monter les enchères…

 
 
dimanche 20 février 2022 - 14:00 (CET) - Live
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