Quand un dessin du Bernin sublime le corps masculin

Le 11 mars 2021, par Philippe Dufour

Avec cette sanguine inédite du maître, le corpus restreint des Académies d’homme du Bernin s’enrichit d’une pièce inestimable. Ce sera aussi une grande première en salle de ventes, ses seules figures masculines connues, étant conservées par des institutions muséales. 

Gian Lorenzo Bernini, dit le Bernin (1598-1680), Académie d’homme, sanguine avec de légers rehauts de craie blanche, 56 42,5 cm (détail).
Estimation : 30 000/50 000 

Un homme replié sur lui-même tente de déployer son corps nu d’athlète, comme à l’étroit dans l’espace restreint de la feuille. Et pour y parvenir, il s’agrippe au rebord d’un rocher sur lequel il a pris place… Tout dans ce dessin exécuté à la sanguine, avec de légers rehauts de craie blanche, trahit la main d’un grand artiste de l’ère baroque, habitué à tordre les corps les plus robustes. Lorsque cette œuvre hors du commun est découverte dans une collection particulière de Compiègne par Mes Dominique Le Coënt - de Beaulieu et Philomène Wolf, elle présente sur son montage ancien un cartouche avec une attribution à Pierre Puget. Mais très vite, en raison de la technique utilisée pour cette académie, le nom du sculpteur français est écarté. De leur côté, les experts du cabinet de Bayser s’engagent sur la piste d’un Italien, relevant, en particulier, l’emploi de nombreux traits de sanguine hachurés pour dessiner les contours du sujet. Ce traitement exceptionnel, qui «fait vibrer la chair et apporte de la vitalité et de l’expressivité à son modèle» comme le souligne Patrick de Bayser, semble suggérer un seul nom : celui de Gian Lorenzo Bernini, dit le Bernin. Contactée, Ann Sutherland Harris, spécialiste de l’artiste romain et autrice du seul ouvrage de référence consacré aux dessins du maître (Dover Publications, New York, 1977), confirme sans hésitation l’illustre paternité. Grâce à cette précieuse compilation, on apprendra l’existence de sept autres académies d’homme, toutes conservées dans des institutions muséales et affichant de très fortes similitudes avec le dessin de Compiègne. Par leur sujet, naturellement : des modèles musculeux mis en scène dans un décor minéral et qui semblent toujours contraints par le cadre. Par certaines caractéristiques techniques aussi, telles des dimensions importantes, à l’instar de la nôtre (56 42,5 cm).
En lien avec une célèbre fontaine romaine ?
Autre indice déterminant, visible à la surface du support, «cette pliure médiane, récurrente chez le Bernin et due, après la fabrication du papier, à son séchage sur un fil», selon Me Philomène Wolf. Des quelques exemplaires connus se détachent deux feuilles très proches, l’une conservée au musée des Offices à Florence, l’autre au Teylers Museum de Haarlem, aux Pays-Bas, et provenant de la collection de Christine de Suède (1626-1689). Huitième du genre, notre morceau de bravoure s’inscrit d'ailleurs dans une série homogène : on peut donc se demander si, Le Bernin étant avant tout sculpteur et architecte, celle-ci n’aurait pas précédé quelque projet d’envergure. Pour Patrick de Bayser, «sans être de véritables dessins préparatoires, cette série d’académies pourrait bien avoir influencé le Bernin dans la réalisation des figures de la fontaine de la place Navone à Rome». De fait, la pose de l’athlète de Compiègne évoque sans conteste l’attitude des statues des quatre fleuves barbus animant ce monument baroquissime, inauguré le 21 juin 1651. Là aussi , le Nil, le Gange, le Rio de la Plata et le Danube, assis de manière instable, n’ont d’autre ressource que de s’agripper à des rochers, une jambe dans le vide…

samedi 20 mars 2021 - 14:00 - Live
Compiègne - 18, rue des Cordeliers - 60200
Actéon - Compiègne Enchères
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