Quand les globes faisaient tourner le monde

Le 26 novembre 2019, par Anne Doridou-Heim

Une exposition-dossier présente dans leur contexte de fabrication deux chefs-d’œuvre du cartographe néerlandais Willem Blaeu, pièces majeures des collections du CNAM.

Willem Blaeu (1571-1638), globe terrestre, 1622, papier velin imprimé et rehaussé de peinture, collé sur une sphère en plâtre et papier mâche, support en bois et méridien en laiton.
© Musée des Arts et Métiers, le CNAM/Photo Louis Blancard - Py Films

En 1622, Willem Blaeu (1571-1638) adresse un avertissement à ses acheteurs, leur expliquant que son globe terrestre donne les informations les plus précises, en longitude comme en latitude, des terres connues jusqu’alors, et qu’il sera de la plus grande utilité pour les voyageurs en partance vers ces «contrées réchauffées par un autre soleil». Petite anecdote, ces mots sont écrits dans un cartouche judicieusement positionné à l’emplacement laissé blanc de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande, personne alors n’ayant la moindre idée de leur existence ! Près de quatre siècles plus tard, cet objet de grand prestige fascine toujours pour sa beauté et ce qu’il représentait alors : un outil scientifique de compétition. Les globes sont en effet des pièces à la pointe du progrès, qui intègrent les nouvelles terres découvertes. Celui-ci, accompagné de son pendant céleste, en impose avec ses 68 cm de diamètre, taille la plus grande alors existante : un avantage qu’il conservera durant soixante-dix ans. Il est aussi le premier de son genre à mentionner la découverte en 1616 du passage au sud du cap Horn, permettant de relier les océans Atlantique et Pacifique. Pionnier encore à noter l’existence de la baie d’Hudson découverte entre 1609 et 1611, après plusieurs tentatives infructueuses pour trouver un passage vers les Indes par le Nord.
Du globe à l’atlas
C’est à une circumnavigation sur les mers et les océans du vaste monde que cet objet invite. Il appelle aussi à ne jamais oublier combien la compétition entre les États européens était rude au XVIIe siècle, la question n’étant ni plus ni moins que la mainmise sur les richesses de ce monde en train de s’ouvrir, et dont les limites ne cessaient d’être repoussées. Le Royaume-Uni avait pris une sérieuse avance, mais ces messieurs fondateurs de la richissime Compagnie néerlandaise des Indes orientales n’allaient pas se laisser damer le pion. Ils ont réagi sur mer et sur terre, en permettant à des cartographes ambitieux de s’épanouir dans la bonne ville bourgeoise d’Amsterdam. Willem Blaeu est l’un d’eux, peut-être le plus grand, signant une véritable success story à la sauce hollandaise pour un fils de marchand de harengs. Passionné de sciences, il convainc son père de le laisser partir au Danemark pour être formé par le célèbre astronome Tycho Brahé. Ce dernier, dont l’observatoire est installé sur l’île de Hven, l’initie à l’observation du ciel. De retour, il imprime sa première carte en 1604 et, dès 1610, s’impose comme l’un des principaux imprimeurs et cartographes de la cité. Ce n’est cependant qu’au début des années 1630 qu’il est autorisé à produire des atlas, un monopole détenu jusque-là par la famille Hondius. La consécration sonne en 1632 lorsqu’il est nommé cartographe officiel de la Compagnie des Indes. À son décès en 1638, ses fils Joan et Cornelis reprennent le flambeau et poursuivent un niveau de production élevé, ne cessant d’améliorer les informations données en suivant les découvertes les plus récentes. Ces globes, dont la présence dans les collections du musée des Arts et Métiers est attestée depuis 1814 pour le céleste et 1842 pour le terrestre, étaient devenus illisibles et fragiles. La campagne de restauration menée en 2017 et 2018, grâce au mécénat de la fondation BNP Paribas, les a restitués dans leur intégrité et leur beauté. En leur offrant un petit supplément : l’entrée dans l’ère moderne, la modélisation en 3D permettant de se promener librement parmi les continents et les constellations. Une innovation qui aurait sans doute eu l’heur de plaire à leur créateur.

à voir
« Globes, le monde à portée de main. Collections des XVIIe et XVIIIe siècles »,
musée des Arts et Métiers, 60, rue de Réaumur, Paris IIIe, tél. : 01 53 01 82 63.
Jusqu’au 19 janvier 2020.
www.arts-et-metiers.net
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