Quand les artistes collectionnent

Le 29 septembre 2017, par Annick Colonna-Césari

Le musée Marmottan dévoile les œuvres que Claude Monet a rassemblées au fil de son existence. Le maître de l’impressionnisme s’inscrit dans la tradition des artistes collectionneurs, de Vasari à Rubens et Rembrandt, d’Ingres à Rodin ou Picasso, que perpétuent aujourd’hui Jeff Koons ou Damien Hirst.

Camille Pissarro, Paysannes plantant des rames, 1891, huile sur toile, 55 x 46 cm, Museums Sheffield © Sheffield, Museums Sheffield

Ma collection est pour moi seul, et pour quelques amis, reconnaissait Monet (1840-1926) vers la fin de sa vie. Je la garde dans ma chambre, autour de mon lit.» Et de fait, dès qu’il s’est établi dans sa maison de Giverny, c’est là, à l’abri des regards, qu’il a installé tableaux et dessins. Selon de rares témoignages, l’accrochage a évolué au fil du temps. En tout cas, «lui-même n’aimait pas en parler», remarque Marianne Mathieu, co-commissaire de l’exposition du musée Marmottan. Au terme d’une enquête minutieuse, cent vingt œuvres ont ainsi été recensées, réalisées par Corot ou Delacroix, ses prédécesseurs, et surtout par ses contemporains, Renoir et Cézanne, Manet, Pissarro, Caillebotte ou Berthe Morisot. Sans compter les estampes japonaises, que le maître de l’impressionnisme en revanche ne cachait pas : elles étaient exposées dans la salle à manger et la bibliothèque… Aussi loin que remonte le goût de la collection, les artistes ont développé cette passion «née à la Renaissance, des cabinets de curiosités», explique Guillaume Kientz, conservateur au Louvre. Le Florentin Giorgo Vasari (1511-1574), peintre et premier historien de l’art, auteur des fameuses Vies des meilleurs artistes de la Renaissance italienne, s’est passionné pour les dessins, de même que Karel Van Mander (1548-1606), son homologue flamand, qui avait commencé à en recueillir lors de son voyage d’études en Italie, incontournable pèlerinage de l’époque. «Pour nombre d’artistes, poursuit le conservateur, la constitution d’une collection, calquée sur le modèle des galeries royales, représentait aussi une conquête sociale.» Ce qu’illustre l’exemple du Flamand Pierre Paul Rubens (1577-1640), dont raffolaient les cours européennes.
 

PAGE DE GAUCHE Paul Cézanne, Nature morte, pot à lait et fruits, vers 1900, huile sur toile, 45,8 x 54,9 cm, Washington, National Gallery of Art. © Co
Paul Cézanne, Nature morte, pot à lait et fruits, vers 1900, huile sur toile, 45,8 x 54,9 cm, Washington, National Gallery of Art.
© Courtesy Washington, National Gallery of Art

Entre faire-valoir et goût du secret
«Sa fastueuse demeure anversoise ressemblait à un show-room, où se pressaient les puissants», rappelle Nadeije Laneyrie-Dagen, auteur d’une monographie publiée chez Hazan. Sur fond de décor en marbre, tableaux italiens et nordiques y côtoyaient bustes et bas-reliefs antiques. Il n’en vendit pas moins l’ensemble de ses sculptures à un Anglais, le duc de Buckingham. «C’était déjà une collection d’investissement», commente l’historienne de l’art. L’atmosphère de la maison de Rembrandt (1606-1669), à Amsterdam, était bien différente. S’y entassaient, dans un capharnaüm que les visiteurs n’appréciaient guère, quantité de tableaux, de Raphaël à Rubens, mêlés à crocodiles et armures. Contrairement à son aîné, le Hollandais, lui ne se serait sans doute jamais séparé de ses trésors si, ruiné, il n’avait été contraint de les mettre aux enchères. Aussi mondain fût-il, Rubens n’en possédait pas moins son jardin secret. Dès ses années italiennes, le Flamand avait acquis des dessins, originaux de maîtres ou copies. Des documents de travail qu’il veillait chaque soir à enfermer dans une réserve de son atelier. Et ceux-là, il les conservait. «Ce n’est pas le pedigree qui l’intéressait mais l’idée formelle qu’il pourrait réutiliser», explique Nadeije Laneyrie-Dagen. Jusqu’au «cannibalisme», car il triturait ces feuilles dans la plus grande liberté, n’hésitant pas à les découper, qu’elles soient de la main de Raphaël ou d’un anonyme, pour les accommoder à sa guise. Une désinvolture dont fera preuve trois siècles plus tard un autre géant : Auguste Rodin (1840-1917). Féru d’Antiquité, il avait amassé dans sa propriété de Meudon plus de six mille pièces, dieux et objets plus ou moins mutilés, provenant de Rome, de Grèce ou d’Égypte. Et dans le secret de son atelier, il allait jusqu’à greffer ses propres sculptures sur des vases millénaires. Le peintre de Giverny possédait trois de ses œuvres, dont des Bacchantes dédicacées par le sculpteur «Au grand maître C. Monet/ son ami Rodin». À chaque époque, ses collectionneurs. Le néoclassique Jean-Auguste Dominique Ingres (1780-1867) s’est lui aussi constitué un riche ensemble, témoignant de son penchant pour la peinture italienne ainsi que pour les écoles flamande et française, et dont il a en partie fait don à sa ville natale de Montauban. Ingres figurait au nombre des artistes appartenant au panthéon d’Edgar Degas (1834-1917) qui rassembla surtout les tableaux de ses amis, impressionnistes, de Manet à Cézanne  à l’exception de Monet , ou postimpressionnistes, Van Gogh et Gauguin. Une collection tellement prolifique qu’il a un temps caressé l’idée d’ouvrir au public un musée : son appartement parisien en avait d’ailleurs l’allure, mais seuls les intimes pouvaient y pénétrer. Ses contemporains n’ont pris conscience de son ampleur que lorsqu’elle fut dispersée, au lendemain de sa mort. Une chose est sûre : chaque œuvre faisait l’objet d’une sélection rigoureuse. Une exigence qui guida également Monet dans ses choix. Passés les échanges entre artistes, dans les débuts de sa carrière, le patriarche de Giverny a pu, sa situation financière s’améliorant, réaliser des acquisitions, «toujours par le biais des marchands ou en salles de ventes», souligne Marianne Mathieu. Et pas obligatoirement pour s’en inspirer. L’esthétique d’une baigneuse de Renoir ou d’une nature morte de Cézanne était bien éloignée de ses propres recherches.

La constitution d’une collection représentait aussi une conquête sociale
Pierre-Auguste Renoir, Jeune fille au bain, 1892, huile sur toile, 81,3 x 64,8 cm, New York, The Metropolitan Museum of Art, Robert Lehman Collection.
Pierre-Auguste Renoir, Jeune fille au bain, 1892, huile sur toile, 81,3 x 64,8 cm, New York, The Metropolitan Museum of Art, Robert Lehman Collection.
@ The Metropolitan Museum of Art


Changement de nature
Avec l’époque moderne et encore davantage dans la période contemporaine, «les collections se sont diversifiées tout en changeant de nature, parce que les artistes cherchent moins à s’inscrire dans la tradition ou la mémoire», analyse Bernard Blistène, directeur du MNAM. Au tournant du XXe siècle, s’est développé l’engouement pour les arts primitifs. André Derain (1880-1954), qui les avait découverts au musée d’ethnographie de Londres, a communiqué sa curiosité à son entourage et notamment à Picasso (1881-1973). Ce dernier l’avait suivi au musée du Trocadéro, à Paris, au printemps 1907 : une visite restée fameuse, qui donnera naissance au cubisme. Et tout au long de sa vie, statuettes, masques et fétiches africains ont accompagné le peintre espagnol, qui les emportait à chacun de ses déménagements. Ce qui ne l’a pas empêché de rester attaché aux classiques, comme Le Nain ou Corot. Les surréalistes eux, se sont davantage tournés vers les arts d’Amérique et d’Océanie, tel André Breton, qui s’appropriait de la même façon crucifix ou moules à gâteaux. Et la liste peut s’allonger. Le nouveau réaliste Arman accumulait pour sa part les collections, attiré tout autant par les reliquaires koba que par les armures japonaises ou les radios en bakélite. D’autres ont su flairer l’esprit d’un temps. C’est le cas de Bernar Venet qui, en écho à son parcours personnel, s’est entouré d’œuvres conceptuelles et minimalistes, exposées à présent dans sa propriété du Muy (Var). «Les plus jeunes générations, portées vers l’immatérialité, sont sans doute moins enclines à s’entourer d’objets», ajoute Bernard Blistène. On imagine assez mal en effet Dominique Gonzalez-Foerster ou Pierre Huyghe s’ériger en collectionneurs. D’autant qu’aujourd’hui chacun peut puiser dans la gigantesque boîte à idées que représente la photothèque d’Internet. Deux figures emblématiques du monde de l’art, purs produits de la bulle spéculative, suivent néanmoins ce modèle en investissant  est-ce un hasard  dans l’acquisition d’œuvres d’art : le Britannique Damien Hirst et l’Américain Jeff Koons. Le premier collectionne art moderne et surtout contemporain, Picasso, Bacon, Richard Prince, Banksy et… Jeff Koons  dont il est, dit-on, le plus grand fan  et a ouvert un espace à Londres pour les présenter. Le second ne jure que par les anciens, Fragonard, Courbet ou encore Poussin. On imagine qu’à l’instar de Rubens, un jour, il s’en dessaisira. Monet lui, n’y a jamais pensé.

À VOIR
«Monet collectionneur», musée Marmottan Monet,
2, rue Louis-Boilly, Paris XVI
e, tél. : 01 44 96 50 33.
Jusqu’au 14 janvier 2018.
www.marmottan.fr
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