Quand le cinéma s’invite sur les cimaises

Le 07 novembre 2019, par Camille Larbey

Eisenstein à Metz, Chaplin à Nantes, Matisse et le 7e art à Nice, arts et cinéma à Rouen : cette profusion d’expositions sur le médium marque un décloisonnement.

Eisenstein (1898-1948), esquisse pour La Maison des cœurs brisés (détail) de George Bernard Shaw, costume du personnage de Sam Magan.
© Russian State Archive of Literature and Art

Une conscience de plus en plus aiguë que le cinéma est un patrimoine à valoriser au-delà de la projection en cinémathèque» ; «Un mouvement de fond» ; «Une nouvelle génération pour qui cette transdisciplinarité est acquise». On pourrait invoquer les hasards du calendrier, une pure coïncidence. Cependant, les commissaires de quatre grandes expositions sur l’art et le cinéma proposées actuellement en France sont unanimes : il est en train de se passer quelque chose. Un événement en particulier serait à l’origine de cette floraison du médium dans les musées : «Hitchcock et l’art : coïncidences fatales», initié fin 2000 au Musée des beaux-arts de Montréal par Guy Cogeval. Lorsqu’en 2014 nous avions rencontré l’ancien président d’Orsay (voir Gazette no 21 du 30 mai 2014), aujourd’hui à la tête du Centre d’études des nabis et du symbolisme, il expliquait que le pari n’était pas gagné d’avance : «Pour moi, Hitchcock est l’un des plus grands artistes et un pilier de la culture du XXe siècle. Mais c’était moins évident à dire et à faire dans un grand musée classique il y a maintenant quinze ans qu’aujourd’hui.» L’autre principal acteur de ce décloisonnement est Dominique Païni. Déjà à l’œuvre sur «Hitchcock et l’art…», ce grand théoricien du cinéma a travaillé sur deux des quatre expositions actuelles. D’après lui, l’évolution du numérique a contribué à introduire le médium dans les musées : «C’est devenu de moins en moins cher de montrer des images filmées grâce à des projecteurs minuscules, désormais pas plus grands que la main. Grâce au numérique, qui est devenu un outil muséographique, on peut également transformer en tableau les images en mouvement.»
 

Eisenstein montant Octobre, 1927.
Eisenstein montant Octobre, 1927.© Russian State Archive of Literature and Art


Mieux connaître ce que l’on connaît déjà
Pour les cinéphiles, ces expositions permettent d’envisager les réalisateurs sous un regard neuf. «Souvent, les films d’Eisenstein ont été bornés à une interprétation politique, explique Ada Ackerman, commissaire avec Philippe-Alain Michaud de «L’œil extatique. Sergueï Eisenstein, cinéaste à la croisée des arts» au Centre Pompidou-Metz. C’est très réducteur, car il avait un esprit encyclopédique : son œuvre est traversée par une immensité de références très éclectiques allant de l’Antiquité, comme la célèbre bataille d’Alexandre Nevski qui renvoie à la frise du Parthénon représentant une cavalcade, jusqu’à ses contemporains, en passant par Walt Disney, la culture populaire mexicaine ou la caricature française». Le but ici est de fournir au visiteur un ensemble de clés permettant d’ouvrir les portes d’une œuvre cinématographique et théorique foisonnante. Un exemple : la séquence de la répression du quartier ouvrier, dans La Grève, est mise en relation avec la série des «Prisons imaginaires» de Piranèse, attestant une contiguïté esthétique. Les fins connaisseurs du réalisateur soviétique découvriront quant à eux une facette humoristique insoupçonnée, à travers des dessins dans lesquels se multiplient les effets blasphématoires ou irrévérencieux. S’il est un autre auteur de films dont on croit tout savoir, c’est bien Charlie Chaplin. Néanmoins, un angle mort persistait. «Les spécialistes du cinéma n’avaient pas toujours conscience de ses correspondances avec les avant-gardes, confie Claire Lebossé, commissaire avec José Moure d’une exposition sur le sujet au Musée d’arts de Nantes («Charlie Chaplin dans l’œil des avant-gardes»). On savait que les artistes allaient au cinéma et regardaient ses films, mais on n’avait jamais creusé cela». Les deux cents œuvres proposées (Kupka, Chagall, Heartfield, Léger, Man Ray, Oppenheim…) ne démontrent pas quelques rapprochements formels, mais une véritable porosité entre le vagabond à moustache, canne et chapeau melon et les grands noms de l’art moderne. L’exposition révèle à quel point ces derniers ont fantasmé un Chaplin correspondant à leurs propres obsessions : «Les constructivistes y voient un homme nouveau, incarnation de la machine. Les surréalistes y voient un poète. Les dadas vont s’intéresser à son pouvoir médiatique… et l’Internationale situationniste va l’imaginer en méchant capitaliste», résume Claire Lebossé. Comme ses confrères, Henri Matisse allait régulièrement voir les films de Chaplin. En épluchant ses agendas et sa correspondance, la directrice du musée Matisse de Nice, Claudine Grammont, s’est trouvée confrontée à un vrai cinéphile : «Il va voir Tarzan, des westerns, Eisenstein, René Clair… Ses goûts sont très variés. Il rédige même des critiques : on a retrouvé une lettre, écrite à George Besson, en livrant une longue à propos de La Règle du jeu de Jean Renoir.» En réalité, l’artiste fréquente plus les salles obscures que les musées. C’est dire ! Aussi l’exposition «Cinématisse» s’articule-t-elle en trois thèmes : la fascination du peintre pour le cinéma ; les parallèles entre ses œuvres et l’image cinématographique ; l’influence de son travail sur le 7e art et en particulier auprès des réalisateurs de la Nouvelle Vague, qui virent en lui un maître.

 

Fernand Léger (1881-1955), La Joconde amoureuse de Charlot, in 14 Rue du Dragon no 1, mars 1933.
Fernand Léger (1881-1955), La Joconde amoureuse de Charlot, in 14 Rue du Dragon no 1, mars 1933. © Musée d’arts de Nantes - C. Clos © Adagp, Paris 2019

L’histoire de l’art à travers le cinéma
«On ne peut plus faire d’histoire de l’art du XXe siècle sans partir du balcon critique et épistémologique qu’est le cinéma : c’est au fond le seul art qui fut alors inventé», avance Dominique Païni. Ainsi l’exposition «Arts et cinéma : les liaisons heureuses», présentée au musée des beaux-arts de Rouen et à l’élaboration de laquelle il a participé, ausculte-t-elle ces échanges fructueux entre les disciplines. Pour une meilleure compréhension des enjeux, le parcours est chronologique. «Nous voulions que le public retienne des moments marquants de la relation entre les arts et le cinéma, affirme Joanne Snrech, également commissaire de l’événement : la culture commune des impressionnistes et des frères Lumière ; les années 1920, au cours desquelles les peintres se tournent vers la caméra et produisent les premiers films abstraits à partir de leurs propres dessins ; l’esthétique expressionniste, que l’on retrouve à la fois dans la peinture et dans des films cultes comme Le Cabinet du docteur Caligari ; la contemporanéité de la Nouvelle Vague et du nouveau réalisme, et les échos existant entre les deux mouvements.» Les visiteurs pourront ainsi admirer La Gare Saint-Lazare de Monet, présentée à côté de L’Arrivée d’un train en gare de La Ciotat de Louis Lumière, ou encore le visage peinturluré de bleu de Jean-Paul Belmondo dans Pierrot le fou, répondant à une anthropométrie d’Yves Klein : «C’est tellement évident qu’il est curieux que personne ne l’ait fait plus tôt», remarque Sylvain Amic, le troisième commissaire. Tous ces événements ont enfin une visée de réhabilitation. Si l’auteur de La Ruée vers l’or demeure populaire, il n’en est pas de même de celui d’Ivan le Terrible, dont l’étoile a pâli auprès du grand public. «Nous sommes heureux de faire cette exposition, estime Ada Ackerman, car elle veut contribuer à lui redonner un peu de son éclat passé. Eisenstein n’est plus un nom qui parle de manière répandue». Au musée Matisse, Claudine Grammont souhaiterait que ce prisme cinématographique «actualise» le peintre niçois : «En France, on le perçoit dans la tradition de Renoir et du XIXe siècle, alors qu’aux États-Unis il est situé dans le spectre des années 1950.» Quel que soit le bilan de ces propositions, le cinéma est déjà vainqueur. L’institution muséale semble avoir intégré l’expression «7e art», forgée par le critique Ricciotto Canudo il y a pratiquement un siècle. Mieux vaut tard que jamais. 

à voir
«L’œil extatique. Sergueï Eisenstein, cinéaste à la croisée des arts»,
Centre Pompidou-Metz.
Jusqu’au 24 février 2020.

«Cinématisse»,
musée Matisse de Nice.
Jusqu’au 5 janvier 2020.

«Charlie Chaplin dans l’œil des avant-gardes»,
Musée d’arts de Nantes.
Jusqu’au 3 février 2020.

«Arts et cinéma : les liaisons heureuses»,
musée des beaux-arts de Rouen.
Jusqu’au 10 février 2020.
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